 |
Amartya
Sen
est un économiste et philosophe né le 3
novembre 1933 Ã Santiniketan, en Inde britannique
(aujourd'hui dans l'État du Bengale-Occidental).
Il est une figure centrale de l'économie
du développement et de la philosophie politique contemporaine.
Sen
est issu d'une famille bengalie profondément ancrée dans le monde universitaire
et la culture indienne. Son nom lui fut donné par le célèbre poète
et prix Nobel Rabindranath Tagore, dont l'école
expérimentale, Visva-Bharati, était située sur le campus universitaire
où Sen vit le jour. Son père, Ashutosh Sen, était professeur de chimie
à l'université de Dacca, tandis que sa mère, Amita Sen, était la fille
de Kshiti Mohan Sen, un éminent sanskritiste et proche collaborateur de
Tagore, qui fut vice-chancelier de l'université Visva-Bharati.
L'enfance
d'Amartya Sen fut marquée par des expériences qui allaient profondément
influencer sa pensée future. À l'âge de neuf ans, il fut témoin de
la grande famine du Bengale de 1943, une
catastrophe qui fit trois millions de morts. Il aida sa grand-mère Ã
partager leurs maigres rations avec les affamés qui frappaient à leur
porte et vit des cadavres dans les rues de Calcutta.
Quelques années plus tard, en 1947, alors que la violence de la Partition
déchirait le sous-continent indien, un ouvrier journalier musulman nommé
Kader Mia, poignardé dans le dos, s'effondra dans l'allée de sa maison
familiale à Dacca. Sen le tint dans ses bras et lui donna de l'eau, mais
l'homme mourut peu après à l'hôpital. Cet événement tragique, où
un homme n'avait d'autre choix que de risquer sa mort dans un quartier
hostile pour subvenir aux besoins de sa famille, devint une pierre angulaire
de sa réflexion sur le lien entre pauvreté, manque de liberté et violence.
Sa
scolarité débuta à l'école St. Gregory's à Dacca,
mais il fut ensuite envoyé à l'école Patha Bhavana de Santiniketan,
fondée par Tagore, dont la pédagogie progressiste mettait l'accent sur
la curiosité plutôt que sur l'excellence compétitive et décourageait
tout intérêt pour les notes ou les examens. L'école encourageait également
l'ouverture aux cultures du monde entier, une approche pluraliste qui imprégna
durablement la pensée de Sen. Après Santiniketan, il entra au Presidency
College de Calcutta (aujourd'hui Kolkata), où il obtint en 1953 une licence
en économie avec une mineure en mathématiques.
C'est à cette période qu'il se vit diagnostiquer un cancer de la bouche,
pour lequel on ne lui donnait que 15% de chances de survie cinq ans; traité
par radiothérapie, il survécut.
En
1953, Sen partit pour le Trinity College de Cambridge,
où il obtint un second bachelor's degree en économie pure en 1955, avant
de décrocher son doctorat en 1959 avec une thèse intitulée The Choice
of Techniques. Alors qu'il était officiellement étudiant en thèse,
il fut nommé, à seulement 22 ans, professeur et chef du département
d'économie de l'université Jadavpur à Calcutta, nouvellement créée,
poste qu'il occupa de 1956 à 1958. Il fut ensuite élu Prize Fellow au
Trinity College, ce qui lui offrit quatre ans de liberté pour étudier
ce qu'il souhaitait; il fit alors le choix radical d'étudier la philosophie,
trouvant dans les disciplines philosophiques un prolongement naturel Ã
ses intérêts économiques, notamment pour la théorie
du choix social qui mêle logique mathématique
et philosophie morale.
La
carrière académique de Sen s'étendit sur plusieurs continents et institutions
prestigieuses. Il enseigna à l'université de Delhi
(1963-1971), à la London School of Economics (1971-1977), à l'université
d'Oxford (1977-1988), où il fut professeur
d'économie politique Drummond, avant de rejoindre l'université Harvard
(1988-1998) comme professeur d'économie et
de philosophie. De 1998 Ã 2004, il retourna
à Cambridge pour occuper le poste prestigieux de Master du Trinity College,
avant de revenir à Harvard comme professeur Lamont University. Il fut
également chancelier de l'université Nalanda, un projet de renaissance
de l'ancienne université bouddhiste. Parmi
ses distinctions, il reçut le Prix Nobel d'économie en 1998, le Bharat
Ratna, la plus haute distinction civile indienne, en 1999, la National
Humanities Medal aux États-Unis, et fut fait Commandeur de la Légion
d'honneur en France.
L'oeuvre
intellectuelle d'Amartya Sen est vaste et a fondamentalement renouvelé
la pensée économique et philosophique. Son livre majeur, Poverty and
Famines: An Essay on Entitlement and Deprivation (1981), bouleversa
la compréhension traditionnelle des famines en démontrant qu'elles ne
sont pas seulement causées par un manque de nourriture, mais par des inégalités
structurelles dans les mécanismes de distribution. À partir de l'exemple
de la famine du Bengale, où la production alimentaire était plus élevée
que certaines années sans famine, il montra comment la hausse des prix,
la baisse des salaires et le chômage pouvaient priver certains groupes
de leur "droit à l'alimentation". Cette analyse par les entitlements
(capabilités ou droits substantiels) devint centrale dans sa pensée.
•
Poverty
and Famines: An Essay on Entitlement and Deprivation (1981) remet en
cause l'idée dominante selon laquelle les famines sont principalement
causées par une pénurie globale de nourriture. À partir d'analyses empiriques
(notamment la famine du Bengale de 1943), il montre que les famines résultent
surtout d'un effondrement des "droits d'accès" (entitlements) des
individus à la nourriture. Ces droits dépendent des ressources détenues,
des possibilités d'échange sur les marchés, et des structures sociales
et institutionnelles. Ainsi, même en présence d'une quantité suffisante
de nourriture, certaines populations peuvent mourir de faim parce qu'elles
ont perdu leur capacité à s'en procurer. Cette approche déplace l'analyse
de la production vers la distribution et les mécanismes socio-économiques,
et introduit un cadre conceptuel durable pour étudier la pauvreté et
les crises alimentaires.
Cette
approche fut systématisée et élargie dans Development as Freedom
(1999), où Sen défendait que le développement doit être compris comme
un processus d'expansion des libertés réelles dont jouissent les individus,
et non comme une simple augmentation du PIB. Il y identifia cinq types
de libertés instrumentales : les libertés politiques,
les facilités économiques, les opportunités sociales, les garanties
de transparence et la sécurité protectrice. Son approche par les "capabilités"
(capability approach), développée dès son article fondateur Equality
of What? (1979), propose d'évaluer les sociétés non pas sur les
ressources qu'elles possèdent ni sur l'utilité qu'elles procurent, mais
sur la capacité réelle des personnes à être et à faire ce qu'elles
ont raison de valoriser.
•
Development
as Freedom (1999) propose une redéfinition du développement en termes
d'expansion des libertés réelles dont disposent les individus. Il critique
les approches strictement économiques fondées sur le PIB ou l'industrialisation,
en affirmant que le développement doit être évalué à partir des capabilités
(capabilities), c'est-à -dire les possibilités concrètes qu'ont
les individus de mener la vie qu'ils ont raison de valoriser. Les libertés
politiques, les opportunités économiques, les garanties sociales, la
transparence et la sécurité protectrice sont présentées comme à la
fois des fins et des moyens du développement. L'ouvrage insiste sur l'interdépendance
entre démocratie, prévention des famines, éducation et santé, et montre
que les institutions jouent un rôle clé dans l'élargissement des libertés.
•
Equality
of What? (conférence de 1979) intervient dans le débat philosophique
sur l'égalité en posant une question fondamentale : égalité de quoi?
Il critique les approches égalitaristes centrées uniquement sur les ressources
(comme chez Rawls) ou sur l'utilité (comme dans l'utilitarisme), en montrant
qu'elles négligent les différences individuelles dans la capacité Ã
convertir ces ressources en bien-être réel. Il introduit ici de manière
systématique l'idée que l'égalité doit porter sur les capabilités,
c'est-à -dire sur les libertés effectives des individus. Deux personnes
disposant des mêmes ressources peuvent avoir des niveaux de bien-être
très différents en raison de facteurs comme la santé, le handicap, ou
les conditions sociales. Cette perspective ouvre un cadre normatif plus
sensible aux inégalités réelles.
Ses travaux
sur la théorie du choix social, initiés par la lecture de Kenneth Arrow
au Presidency College et formalisés dans Collective Choice and Social
Welfare (1970), explorèrent les conditions de possibilité d'une décision
collective respectueuse des libertés individuelles. Il y formula le liberal
paradox, montrant un conflit potentiel entre le respect des droits
individuels et l'obtention d'un optimum social. Il s'intéressa également
à la question des "femmes manquantes" en Asie, analysant comment les inégalités
de traitement entre les sexes, notamment dans l'accès aux soins et Ã
la nutrition, entraînaient un déséquilibre démographique.
•
Collective
Choice and Social Welfare (1970, révisé ensuite) développe une contribution
majeure à la théorie du choix social, en prolongeant et critiquant les
travaux de Kenneth Arrow. Il examine les conditions dans lesquelles des
préférences individuelles peuvent être agrégées en décisions collectives
cohérentes et justes. Sen met en évidence les limites des théorèmes
d'impossibilité et explore des voies pour intégrer des considérations
éthiques (comme l'équité et les droits) dans les processus de décision
collective. Il introduit notamment des concepts permettant de dépasser
certaines impasses formelles du choix social, en montrant que l'on peut
enrichir l'information utilisée (au-delà des simples préférences ordinales)
pour parvenir à des jugements sociaux plus pertinents. Cet ouvrage constitue
une base théorique essentielle pour ses travaux ultérieurs sur la justice
et le bien-être.
|
|