|
|
| . |
|
||||||
| Histoire de la philosophie > La philosophie contemporaine > La philosohie analytique |
| Le Cercle de Vienne |
| Le
Cercle
de Vienne est un groupe de philosophes, scientifiques et logiciens
actifs principalement dans les années 1920 et 1930 autour de Vienne.
Parmi ses figures centrales figurent Moritz Schlick, Rudolf Carnap et Otto
Neurath. Leur projet intellectuel consistait à refonder la philosophie
sur des bases scientifiques rigoureuses, en s'appuyant sur les avancées
de la logique formelle et des sciences empiriques. Ce groupe occupe une
position fondatrice dans la philosophie
analytique : il en incarne une phase programmatique, caractérisée
par la confiance dans la logique et la science
comme instruments de clarification philosophique. Même si ses thèses
les plus strictes ont été abandonnées, son exigence de rigueur conceptuelle
et son attention au langage demeurent des traits constitutifs de cette
tradition.
Leur doctrine est généralement qualifiée de positivisme logique (ou empirisme logique). Elle repose sur une thèse centrale : la signification d'un énoncé dépend de sa méthode de vérification. Ce principe de vérifiabilité conduit à rejeter comme dépourvus de sens cognitif les énoncés métaphysiques, théologiques ou spéculatifs, qui ne peuvent être ni vérifiés empiriquement ni analysés logiquement. Dans cette perspective, la philosophie n'est plus une discipline produisant des vérités sur le monde, mais une activité d'analyse du langage scientifique, visant à clarifier les propositions et à éliminer les pseudo-problèmes. Ce mouvement s'inscrit dans une filiation intellectuelle marquée par Ludwig Wittgenstein, notamment son oeuvre Tractatus Logico-Philosophicus, qui propose une conception logique du langage et de sa relation au monde. Cependant, les membres du Cercle radicalisent certaines de ses intuitions en les articulant à une exigence empiriste stricte. Ils s'inspirent également des travaux en logique mathématique de Gottlob Frege et Bertrand Russell, qui fournissent les outils formels nécessaires à leur entreprise. Le Cercle de Vienne a joué un rôle structurant dans la philosophie analytique. Il a contribuée à définir l'un de ses axes majeurs : l'analyse logique du langage comme méthode philosophique. Il a participé aussi à l'internationalisation de cette tradition, notamment après la dispersion de ses membres liée à la montée du nazisme, qui a conduit ses représentants à émigrer vers le monde anglophone, en particulier aux États-Unis. Cette migration a favorisé l'implantation durable des méthodes analytiques dans les universités américaines. Toutefois, l'influence du Cercle ne s'exerce pas sans critiques. Le principe de vérifiabilité a été contesté pour son caractère trop restrictif, notamment par Karl Popper, qui lui oppose le critère de falsifiabilité, et plus tard par Willard Van Orman Quine, qui remet en cause la distinction entre énoncés analytiques et synthétiques. Ces critiques ont contribué à l'évolution de la philosophie analytique au-delà du positivisme logique, sans pour autant effacer l'héritage du Cercle. Histoire du Cercle
de Vienne.
Le groupe se réunit chaque jeudi soir au numéro 6 de la Boltzmanngasse, dans un bâtiment de l'université. Parmi ses membres les plus actifs figurent Rudolf Carnap, logicien d'une rigueur implacable venu d'Allemagne, Otto Neurath, sociologue et économiste au tempérament politique affirmé, Hans Hahn, mathématicien de premier plan, Friedrich Waismann, Herbert Feigl, et le jeune Viktor Kraft. Chacun apporte une formation différente, mais tous partagent une conviction commune : la philosophie doit abandonner ses prétentions spéculatives et s'aligner sur la méthode des sciences exactes. La grande inspiration théorique du Cercle est double. D'un côté, les travaux de Gottlob Frege et Bertrand Russell sur la logique mathématique, synthétisés dans le monumental Principia Mathematica, ouvrent la voie à une analyse formelle du langage. De l'autre, le Tractatus Logico-Philosophicus de Ludwig Wittgenstein, publié en 1921, exerce une fascination quasi-hypnotique sur le groupe. Schlick et ses collègues lisent le texte phrase par phrase, lors de séances qui ressemblent presque à l'exégèse d'un texte sacré. Wittgenstein lui-même, qui vit alors à Vienne, refuse longtemps de rencontrer le groupe collectivement, n'acceptant que des entretiens privés avec Schlick et Waismann , entretiens dont les notes nourriront une partie des discussions internes du Cercle. Le principe central que le groupe forge progressivement est celui du vérificationnisme : une proposition n'a de sens que si elle est, en droit, vérifiable par l'expérience, ou si elle est analytiquement vraie en vertu de la seule logique. Cette thèse, qui semble simple, a des conséquences philosophiques explosives. Elle condamne comme dépourvus de signification cognitive l'ensemble des énoncés métaphysiques traditionnels , qu'il s'agisse des preuves de l'existence de Dieu, des affirmations sur la substance ou l'essence des choses, ou des grandes constructions idéalistes de Kant, Hegel ou Heidegger. Ces propositions ne sont pas fausses : elles sont littéralement vides de sens, des assemblages de mots qui simulent la forme grammaticale de l'affirmation sans rien dire du monde. En 1929, le Cercle se dote d'un manifeste public. Rédigé principalement par Neurath et Carnap, le texte s'intitule Wissenschaftliche Weltauffassung : Der Wiener Kreis (La conception scientifique du monde : le Cercle de Vienne). Il est dédié à Schlick et présenté lors d'une conférence à Prague. Ce document constitue à la fois une profession de foi intellectuelle et une déclaration politique : le Cercle revendique l'héritage des Lumières, associe la rigueur scientifique à l'émancipation sociale, et s'inscrit ouvertement dans une tradition progressiste, voire socialiste pour certains de ses membres, notamment Neurath. Car le Cercle n'est pas qu'une académie : il s'engage dans la diffusion populaire de ses idées. Neurath, figure la plus politiquement engagée du groupe, fonde le mouvement de l'Encyclopédie internationale de la science unifiée et développe le système Isotype, une méthode de représentation visuelle statistique destinée à rendre les données sociales accessibles aux classes ouvrières. L'unité de la science (l'idée que toutes les disciplines scientifiques peuvent en principe être réduites à un langage physiciste commun) est un autre thème majeur du Cercle, et l'un des plus controversés. C'est précisément cette question de l'unité de la science et du protocole des énoncés d'observation qui provoque les premières tensions internes. Neurath s'oppose à Schlick sur la nature des "énoncés de protocole", ces propositions fondamentales censées ancrer le savoir dans l'expérience directe. Pour Schlick, ces énoncés expriment des constats immédiats, indubitable points d'appui du savoir. Pour Neurath, au contraire, tout énoncé, y compris le plus élémentaire, appartient déjà au système du langage et ne peut être confronté directement à la réalité brute. Ce débat, en apparence technique, révèle des divergences profondes sur la nature du fondationalisme épistémologique. Karl Popper gravite autour du Cercle sans en être vraiment membre. Il assiste à certaines discussions, fréquente Feigl et Carnap, mais développe une position radicalement différente. Dans Logik der Forschung, publié en 1934, il rejette le principe de vérifiabilité et lui substitue le critère de réfutabilité : une théorie scientifique n'est pas celle qui peut être vérifiée, mais celle qui peut, en principe, être infirmée par l'expérience. Popper se considère comme un critique du Cercle autant que comme un interlocuteur, et Neurath lui donnera d'ailleurs le sobriquet d'opposition officielle. L'entre-deux-guerres voit également le Cercle s'ouvrir vers l'étranger. Des philosophes anglo-saxons comme A. J. Ayer visitent Vienne et ramènent en Grande-Bretagne les thèses du positivisme logique. Ayer publie en 1936 Language, Truth and Logic, vulgarisation brillante et provocatrice des idées du Cercle qui connaît un immense retentissement dans le monde anglophone. Le Cercle entretient aussi des liens avec le Groupe de Berlin, animé par Hans Reichenbach, et avec des philosophes pragmatistes américains comme Charles Morris. Mais l'heure n'est pas seulement aux échanges intellectuels. La montée du fascisme en Europe commence à menacer directement un groupe dont beaucoup de membres sont juifs, socialistes, ou les deux. L'assassinat de Moritz Schlick en juin 1936, abattu sur les marches de l'Université de Vienne par un ancien étudiant (et la récupération de ce meurtre par la presse austro-fasciste qui présente le tueur comme un héros moral ayant éliminé un philosophe "destructeur de valeurs") signe symboliquement la fin du Cercle dans sa forme originelle. L'événement est un choc profond, révélateur du climat politique dans lequel les idées du groupe sont désormais reçues. La dispersion avait en réalité commencé plus tôt. Carnap, nommé à Prague en 1931, quitte définitivement l'Europe pour les États-Unis en 1936, où il enseignera à Chicago puis à UCLA, devenant la figure centrale du positivisme logique en Amérique. Feigl émigre aux États-Unis dès 1930. Neurath fuit en Hollande, puis en Grande-Bretagne après l'invasion nazie des Pays-Bas, où il meurt à Oxford en 1945. Waismann s'installe également en Angleterre. Hans Hahn, lui, meurt à Vienne dès 1934, épargné par l'exil mais pas par la maladie. L'émigration du Cercle vers le monde anglophone transforme profondément la philosophie de langue anglaise. Le positivisme logique fusionne avec la tradition analytique héritée de Russell et Moore pour donner naissance à ce qu'on appellera la philosophie analytique dans sa forme dominante du milieu du vingtième siècle. Les départements de philosophie des universités américaines et britanniques sont durablement marqués par cette greffe viennoise. L'empirisme logique (terme que Carnap préfère à positivisme logique) structure pendant des décennies les débats en philosophie des sciences, en sémantique et en épistémologie. Pourtant, le programme du Cercle commence à s'effriter de l'intérieur. Carnap lui-même, dans ses travaux des années 1930 et 1940 sur la syntaxe logique puis sur la sémantique, complique et nuance considérablement le vérificationnisme initial. Le critère de vérifiabilité se révèle d'une formulation extraordinairement difficile : comment l'appliquer aux lois générales de la physique, qui par nature ne peuvent jamais être entièrement vérifiées? Comment distinguer les énoncés empiriques des tautologies logiques sans tomber dans la circularité? Carnap consacre une grande partie de son oeuvre à raffiner ces distinctions, mais chaque solution semble engendrer de nouvelles difficultés. Le coup de grâce philosophique vient de l'intérieur même de la tradition analytique. En 1951, W. V. O. Quine publie son article Les deux dogmes de l'empirisme, attaque frontale contre deux présupposés fondamentaux du positivisme logique : la distinction entre vérités analytiques et vérités synthétiques, et le réductionnisme selon lequel chaque énoncé empirique peut être confronté séparément à l'expérience. Quine soutient que les énoncés scientifiques ne font face à l'expérience qu'en bloc, comme un réseau solidaire, et qu'aucune proposition n'est en principe immunisée contre la révision. Cette thèse du holisme confirmatoire sape les fondations du programme carnapien. Dans les décennies suivantes, les critiques s'accumulent depuis d'autres horizons. Thomas Kuhn, en 1962, avec La Structure des révolutions scientifiques, montre que la science réelle ne fonctionne pas selon le modèle de la confrontation neutre des théories aux données, mais selon des dynamiques sociales et historiques que le positivisme logique était structurellement incapable de penser. Paul Feyerabend pousse la critique encore plus loin, jusqu'à remettre en cause l'idée même d'une méthode scientifique universelle. Wittgenstein lui-même, dans ses Recherches philosophiques, rédigées à partir des années 1930 mais publiées posthumément en 1953, se retourne contre la conception du langage qu'avait utilisée le Cercle de Vienne, y compris contre certaines de ses propres formulations dans le Tractatus. Le langage n'est pas un miroir du monde structuré par la logique formelle : c'est une pratique sociale aux usages irréductiblement divers, une "forme de vie". Cette évolution wittgensteinienne contribue à marginaliser davantage le programme du positivisme logique. Il reste que l'héritage du Cercle de Vienne est immense et multiforme. Son insistance sur la clarté conceptuelle, sur l'analyse du langage, sur la distinction entre questions empiriques et questions de définition, transforme durablement la manière dont la philosophie académique conçoit sa propre pratique dans le monde anglophone. La philosophie des sciences comme discipline autonome et rigoureuse lui doit une part décisive de son existence. Et la question qu'il pose avec une acuité incomparable (qu'est-ce qui distingue une affirmation dotée de sens d'un enchaînement de mots creux?) reste, sous des formes renouvelées, l'une des questions les plus vivantes de la réflexion philosophique contemporaine. |
| . |
|
|
|
|||||||||||||||||||||||||||||||
|