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Le Chatt-el-Arab
Le Chatt-el-Arab est un large cours d'eau d'une longueur de 144 km, et qui est formé par la réunion du Tigre et de l'Euphrate, au niveau de la ville d'Al-Qurnah en Irak. Il s'étend sur environ 200 kilomètres avant de se jeter dans le golfe Persique. Son cours, qui s'élargit considérablement de sa source à son embouchure, passant d'une largeur d'environ 230 mètres à Bassorah à près de 800 mètres à la hauteur de la ville de Faw (Fao), constitue sur sa partie aval la frontière naturelle entre l'Irak et l'Iran. Cette voie d'eau majeure reçoit un affluent de taille, le Karoun, qui descend des monts Zagros en Iran et dont les importantes charges de sédiments contraignent à un dragage permanent pour maintenir la navigabilité du chenal principal. Son débit moyen, mesuré à son embouchure, est d'environ 3535 m³/s, un volume considérable qui témoigne de l'immensité de son bassin versant, estimé à près de 900 000 km². La formation géomorphologique de ce cours d'eau est relativement récente; il est généralement admis que le Tigre et l'Euphrate se jetaient autrefois dans le golfe par un chenal situé plus à l'ouest, et que le lit actuel du Chatt correspondait peut-être à un ancien cours du Karoun.

La région du Chatt-el-Arab abritait autrefois ce qui a été la plus grande palmeraie de dattiers du monde, un écosystème façonné par des millénaires d'interaction entre les humains et leur environnement. Au milieu des années 1970, on y comptait entre 17 et 18 millions de palmiers, qui représentaient près d'un cinquième des 90 millions d'arbres recensés sur la planète. Cette flore emblématique, dont le nom scientifique est Phoenix dactylifera, était  et reste dans une certaine mesure intimement liée à l'identité et à l'économie de la région. Ses fruits sont une ressource alimentaire traditionnelle de première importance, et toutes ses parties sont valorisées, des feuilles utilisées pour la vannerie au bois servant de matériau de construction. Ce biome subtropical, aride et chaud, se caractérise également par la présence de marais et de lacs, comme le Hor el-Hammar, qui forment une vaste plaine d'inondation où prospèrent des roseaux, des joncs et du papyrus  Cet habitat humide et saisonnièrement inondé constitue un refuge essentiel pour une faune diversifiée : buffles d'eau domestiques, gazelles, antilopes, rongeurs endémiques ainsi qu'une multitude d'oiseaux d'eau qui y trouvent une étape migratoire ou un lieu d'hivernage.

L'équilibre délicat de cet écosystème, où se mêlent eaux douces et eaux salées sous l'influence des marées du Golfe, a cependant été profondément perturbé par l'action humaine et les conflits armés. L'association de plusieurs facteurs a conduit à une dégradation sans précédent de la palmeraie : la salinisation des sols, aggravée par la construction de barrages en amont qui réduit les crues annuelles autrefois chargées de lessiver les sels accumulés, les dommages causés par la guerre Iran-Irak (1980-1988) et l'invasion de l'Irak en 2003, ainsi que les ravages d'insectes comme le charançon rouge. Les conséquences ont été dramatiques : entre les années 1970 et 2002, plus de 14 millions de palmiers ont été anéantis, ne laissant que 3 à 4 millions d'arbres, souvent en piteux état, et les variétés de dattes les plus réputées ont quasiment disparu. 

Par ailleurs, les périodes de conflit et le manque d'entretien ont entraîné une accumulation massive de sédiments, modifiant le cours du fleuve, et une pollution chronique par les hydrocarbures due au naufrage de nombreux navires. Cette dégradation a provoqué une asphyxie de la faune aquatique, avec une réduction estimée à 80 % des populations de poissons, autrefois une ressource alimentaire de base pour les habitants de villes comme Bassorah, et a favorisé l'apparition de phénomènes de "marée rouge" liés à la prolifération d'algues toxiques. Les chercheurs de l'université de Bassorah alertent également sur l'augmentation des cas de cancer, qu'ils attribuent à la pollution de l'eau par les produits pétroliers et autres toxiques.

Géographie humaine et histoire.
La géographie humaine du Chatt-el-Arab est indissociable de l'histoire millénaire de Bassorah, la grande métropole qui domine son cours. Dès sa fondation en 638 par le calife Omar, la ville ne fut pas un simple comptoir, mais un campement militaire stratégique, un misr, destiné à asseoir la présence arabe après la défaite des Sassanides. De cette origine, elle tira son nom, qui évoque en arabe "celui qui voit tout", en référence à sa fonction de surveillance des frontières de l'empire. Cependant, la population qui s'y rassembla fut d'une diversité étonnante, bien loin du seul élément arabe. Dès les premiers siècles, Arabes sunnites et chiites y voisinaient avec d'importantes colonies de Persans, de Juifs, d'Indiens et même de populations venues d'Afrique et d'Asie du Sud-Est, qui formaient une population de mawālī, des clients rattachés aux tribus arabes dominantes. Cette diversité ethnique et religieuse, héritée de sa position de carrefour entre le monde perse, indien et arabe, allait profondément marquer son identité.

Le peuplement ne se limitait pas à la ville : les berges du Chatt-el-Arab et ses innombrables canaux, notamment le célèbre canal al-'Assar, formaient une véritable ceinture de palmeraies qui structurait l'habitat et l'économie. Ce "pays des dattiers", comme le décrivent les géographes, était le théâtre d'une société rurale très organisée, où l'agriculture intensive, reposant sur un réseau d'irrigation complexe, était l'activité dominante. Cette organisation a façonné un mode de vie particulier, dont l'unité de base était le clan. Les "clans de la côte de Bassorah", tels que les Albu Maarif, ont ainsi joué un rôle déterminant dans la mise en valeur des terres, en drainant les marais, en créant des îles artificielles comme Umm al-Rasas et en défendant la région contre les ingérences extérieures. Leur puissance reposait sur la maîtrise de ces ressources agricoles et hydrauliques, faisant d'eux des acteurs politiques incontournables.

L'histoire de la région est en effet une longue succession de cycles de prospérité et de décadence, où l'eau et le commerce sont les enjeux permanents. Après une période faste sous les Abbassides, où Bassorah devint un centre intellectuel brillant, le système d'irrigation, déjà fragilisé par une pente insuffisante qui provoquait une salinisation chronique des sols, fut ruiné par les grandes révoltes sociales. La révolte des Zanj, ces esclaves agricoles d'origine est-africaine qui pillèrent la ville en 871, puis l'invasion des Qarmates en 923, portèrent un coup fatal à la prospérité de la cité antique. Ces événements montrent comment la rigidité d'un système social inégalitaire et la pression fiscale pouvaient, en période de crise, entraîner l'effondrement de toute une infrastructure économique, condamnant des dizaines de milliers d'hectares de terres irriguées. La ville fut alors délaissée, et son centre se déplaça progressivement pour se rapprocher du Chatt-el-Arab, donnant naissance à la cité moderne.

L'époque ottomane, à partir de 1668, marque une renaissance, mais aussi l'entrée de Bassorah dans la compétition impérialiste. La ville redevint un port mondial, accueillant des comptoirs britanniques, portugais et néerlandais. Les Britanniques, en particulier, y établirent une présence consulaire dès le XIXe siècle, avant d'occuper militairement la région en 1914 pendant la Première Guerre mondiale. Cette occupation rencontra une vive résistance de la part des clans locaux, qui livrèrent des batailles comme celles de Faw, Siba ou Seyhan, démontrant leur patriotisme et leur capacité à s'opposer aux grandes puissances. Au XXe siècle, le Chatt-el-Arab devint un enjeu géopolitique majeur, cristallisant les rivalités entre l'Irak et l'Iran, dont il formait la frontière sur sa partie aval. La guerre Iran-Irak (1980-1988) fut une catastrophe sans précédent pour la région : Bassorah fut assiégée, pilonnée par l'artillerie, et ses habitants subirent des bombardements de masse, tandis que le fleuve était pollué par des nappes de pétrole et encombré d'épaves. Les paysages de la Corniche, autrefois bordés de cafés et de jardins, furent ravagés, laissant place à des bâtiments en ruine, cicatrices visibles d'un traumatisme encore présent.

Aujourd'hui, Bassorah se relève difficilement de ces épreuves. Avec une population qui a considérablement augmenté pour atteindre près de 2,75 millions d'habitants, la ville reste le principal port irakien, mais elle est confrontée à des défis environnementaux accablants. La construction de barrages en amont en Turquie, en Syrie et en Iran a drastiquement réduit le débit du Chatt-el-Arab, provoquant une remontée des eaux salées du Golfe qui asphyxie les palmeraies et pollue l'eau potable. La sécheresse, les pénuries d'eau et la pollution chronique, héritage des conflits et de l'activité pétrolière, sont aujourd'hui les principaux facteurs d'une crise humanitaire et écologique. Ce déclin a également des répercussions culturelles dramatiques, menaçant l'existence de populations ancestrales comme les Mandéens, dont les rituels religieux, liés à l'eau courante, ne peuvent plus être pratiqués correctement. Malgré ces difficultés, d'immenses projets, comme la construction du Grand Port de Faw, visent à restaurer sa position de hub régional, témoignant d'une volonté de tourner la page d'un XXe siècle tumultueux pour renouer avec sa vocation millénaire de carrefour entre les mers et les continents.

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