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Les
cagots du Béarn au Moyen âge.
Dans les campagnes, les cagots habitaient
des huttes groupées à l'abri d'un château
seigneurial ou sous la protection d'une abbaye,
mais séparées du village voisin par un cours d'eau ou un bouquet de bois.
Tout commerce familier avec les autres habitants leur était formellement
défendu. L'accès des églises ne leur était
pas interdit, mais ils y occupaient une place à part, séparés par une
barrière du reste des fidèles; un bénitier
particulier leur était affecté, et le pain bénit leur était jeté et
non pas offert dans la corbeille. Quelquefois même ils étaient exclus
de la sainte table, les prêtres refusant de les entendre en confession
et de leur administrer les sacrements : enfin on les ensevelissait à part
dans un coin du cimetière commun. En Béarn ,
les cagots portaient anciennement le nom de chrestià as; ils n'étaient
ni au-dessus, ni au-dessous des serfs, mais en dehors de toute hiérarchie
sociale. Ils pouvaient être serfs, mais la servitude n'était pas la condition
obligée de tous ceux de cette caste.
Leur incapacité d'ester en justice tenait,
comme les autres règlements humiliants auxquels ils étaient soumis, Ã
l'infirmité réelle ou supposée dont ils étaient atteints. D'après
un règlement de 1471, les cagots de
Moumoure près Oloron ne peuvent, par exemple, aller déchaussés parmi
les gens, entrer au moulin pour moudre le grain, mais ils doivent le donner
à la porte au meunier; ils ne peuvent laver aux fontaines ou lavoirs qui
servent aux autres habitants. Il leur est défendu de danser et de jouer
avec les autres, d'avoir des bestiaux et de faire du labourage; mais ils
doivent vivre de leur métier de charpentiers, comme anciennement. Enfin
il leur est prescrit de demander l'aumône accoutumée en chaque maison,
en reconnaissance de leur « chrestiantat » et séparation. Les cagots
en Béarn
étaient donc charpentiers ou bûcherons; on les obligeait à faire les
cercueils et à construire les potences pour l'exécution des criminels
: les cacous de Bretagne ,
qui étaient cordiers pour la plupart, avaient une charge analogue, celle
de fournir les cordes pour le même objet.
A la guerre, ils étaient jugés indignes
de porter les armes et devaient servir de leur métier. Ils n'étaient
pourtant pas serfs, puisqu'on voit, en 1379,
des cagots passer de gré à gré un contrat avec le vicomte de Béarn
pour la construction du château
de Montaner. En 1383, ils font hommage
au comte Gaston Phoebus d'une somme d'argent,
tout comme des vassaux ordinaires. Marca, l'historien du Béarn, cite un
document du Xe
siècle, d'après le Cartulaire
de Lucq, où il est question d'un chrestià a de Préchacq; ils
ne sont cependant pas mentionnés dans les plus anciens Fors de
Béarn, les Fors d'Oloron et de Morlà as par exemple. C'est surtout
dans la Coutume réformée de 1552
que sont prescrites les diverses mesures destinées à isoler les cagots
du reste de la population; il leur est défendu de porter des armes autres
que les outils dont ils ont besoin pour leurs métiers. En 1398,
le vicomte Mathieu de Castelbon les avait exemptés des tailles, comme
les prêtres et hospitaliers; cette exemption leur fut retirée, au XVIe
siècle, pour les biens ruraux qu'ils pouvaient posséder. Ils
pouvaient donc dès cette époque devenir propriétaires : on voit des
cagots exercer au XVe
siècle la profession de médecins ou chirurgiens (meges).
Les États de Béarn, en 1460, demandaient
cependant encore l'application des règlements prescrivant aux cagots de
porter sur leurs vêtements l'ancienne marque de pied d'oie ou de canard
qui les distinguait et qu'ils avaient abandonnée.
Prolongements
modernes.
En 1610,
les États réclament l'exécution des articles du For béarnais
défendant aux cagots de vivre familièrement avec les habitants et leur
interdisant en particulier d'exercer le métier de marchands. En 1672,
les États de Navarre
rappellent qu'il leur est interdit de contracter mariage en dehors de leur
caste et de porter des armes. En 1683,
l'intendant du Bois-Baillet demanda au roi d'affranchir, moyennant un léger
tribut, les christians agots, cagots et capots, habitant dans les provinces
qui composaient autrefois l'ancienne Novempopulanie. Mais, malgré les
lettres patentes de Louis XIV, il fallut longtemps
pour faire disparaître les préjugés contre les cagots, si profondément
entrés dans les moeurs, et dont les chansons et proverbes populaires des
XVIIe
et XVIIIe siècles
se faisaient encore l'écho railleur et méprisant. En 1767
cependant, le jurisconsulte Maria déclare que
«
presque toute la province s'est désabusée du préjugé d'après lequel
on tenait les cagots pour lépreux
».
Un cagot, Bertrand Dufresne, né à Navarrenx
de Béarn ,
en 1736, devint même intendant général
de la marine et des colonies, directeur du Trésor public (1790),
et obtint le titre de conseiller d'État. En 1797,
il fut élu député de Paris au conseil des
Cinq-Cents, et Bonaparte, après le 18 Brumaire,
l'appela au poste de directeur du Trésor public. Il ne reste plus en Béarn
que des descendants de cagots, et quelques proverbes
populaires rappellent seuls l'existence de cette caste de parias, si complètement
isolée au Moyen âge .
Cagots de Gascogne,
de Bretagne, d'Espagne, etc.
On trouve des cagots non seulement en
Béarn
et dans le Pays Basque,
mais à Bayonne, où, au milieu du XIIIe
siècle, ils sont réunis en communautés comme les lépreux ,
et où, à la fin du XVIIe
siècle, ils sont encore relégués dans un coin de l'église ,
à part du reste des fidèles. On trouve en Guyenne
et en Gascogne des
chrestià as, analogues à ceux du Béarn, qui portent le nom de
gahet, ayant, comme le mot espagnol gafo, le sens de ladre
: ils sont l'objet, dans les coutumes locales, de règlements tendant Ã
les isoler du reste de la population. La Gascogne et le Languedoc
ont compté aussi les mêmes parias, appelés capots ou casots,
à qui une ordonnance de Charles VI, en 1407,
défend de se mêler à la population sans porter une « enseigne » qui
les fasse reconnaître. Il y est dit formellement que
«
plusieurs personnes malades d'une maladie, laquelle est une espèce de
lèpre ou mésellerie [...], sont appelées en aucune contrée capots et
en autres contrées casots ».
La Bretagne
avait ses cacous, caqueux, cagots, ce qui est tout
un et dérive du mot celtique cakod ou cacod, qui veut dire
ladre. Un statut de l'évêque de Tréguier ,
en 1436, règle la façon dont ils
doivent être traités dans les églises, où ils doivent se tenir dans
la partie basse, derrière les paroissiens et ne toucher les vases sacrés
qu'après les gens sains. Un mandement du duc François Il de Bretagne,
en 1475, fait défense aux caqueux
de voyager dans le duché sans avoir une pièce de drap rouge sur leur
robe, de se mêler d'autre commerce que celui de fil et de chanvre, d'exercer
d'autre métier que celui de cordier, ni de faire autre labourage que celui
de leurs jardins, Les asiles où ils habitaient étaient appelés maladreries,
équivalentes aux christianneries du Midi, et elles dépendaient
de l'église; les cacous étaient vassaux des évêques et ne relevaient
que d'eux pour la juridiction. En 1690,
un arrêt du parlement de Bretagne, confirmant des décisions antérieures,
déclara qu'il n'y avait plus de lépreux ,
ladres ou caquins, et supprima toute distinction entre les habitants du
pays.
Enfin en Espagne
on reconnaît les cagots, les gahets et les chrestians
dans les gafos, christianos et agotes de la Navarre
et de l'Aragon ,
qui existaient encore au XVIIIe
siècle et étaient soumis aux mêmes mesures qu'en France .
En 1517, les agotes de Navarre ayant
adressé une supplique au pape Léon X, obtinrent de lui qu'ils seraient
rétablis dans tous les droits et honneurs des fidèles. Ils prétendent
dans leur requête avoir été séparés de l'Église
à la suite de la révolte de Raymond, comte de Toulouse ,
mais une enquête faite au XVIe
siècle, par Caxar Amaut, huissier au conseil de Navarre, essaie
de faire repousser par les États les demandes des agots, en déclarant
qu'ils sont
«
lépreux
et corrompus en dedans autant que maudits ».
Le For de Navarre
appelle les agotes (nom dérivé des cagots de France )
des gafos et leur détend de rester avec les autres hommes; ils
doivent aller habiter dans des léproseries. On voit d'après les textes
que les nobles pouvaient se transformer en gafos, c.-Ã -d. contracter la
maladie.
Qui étaient
les Cagots?
En présence de ces faits, il serait inexact,
on le voit, de conclure que les cagots, capots, caqueux et agots, ont formé
une population à part, et ce n'est qu'à titre de curiosité que l'on
peut rappeler les diverses théories relatives à l'origine de ces parias.
Le système le plus répandu, le plus populaire dans le midi de la France ,
est (ou a été) celui qui fait descendre les cagots des Goths; mais il
n'a d'autre fondement, comme le dit Marca, que la consonance des noms.
La deuxième hypothèse est celle qui fait descendre les cagots des Sarrasins ,
mais elle ne peut se soutenir mieux que la première. Francisque Michel
a cru que les parias de France étaient les descendants des réfugiés
espagnols qui suivirent l'armée de Charlemagne
dans la mémorable retraite où périt Roland .
Enfin un quatrième système donne aux cagots les Albigeois
pour ancêtres; cette opinion est très ancienne et a été partagée,
au XVIe siècle,
par les agots de Navarre
dans une requête adressée à Léon X. Ces divers systèmes ont été
soutenus avec plus ou moins de talent par les écrivains qui se sont occupés
de la question depuis le XVIIe
siècle, et qui tous ont considéré les cagots
comme une « race maudite ».
Les arguments que l'on a pu invoquer en
faveur de l'origine des parias des diverses provinces tombent d'eux-mêmes,
si l'on examine les textes. On peut établir historiquement que les anciens
chrestians, cacous, gafos et gahets étaient, à l'origine,
des lépreux; on nomme leurs habitations des maladreries; en Béarn chrestià a
est synonyme de mezeg, lépreux; en Bretagne cacou n'a pas
d'autre signification que ladre. A partir de la deuxième moitié du XIVe
siècle, la lèpre disparaît à peu près de la France; les
cacous, cagots et chrestià as cessent d'être des lépreux confirmés et
deviennent simplement des suspects et des ladres blancs, soit en raison
de leur généalogie, soit pour des symptômes équivoques, dartres ou
autres affections cutanées, particulièrement la lèpre blanche qui, Ã
partir du XVe
siècle, se substitua de plus en plus à la lèpre noire ou
lèpre à bubons du Moyen âge.
Enfin il suffit de rappeler l'identité
ou l'extrême analogie des règlements de police appliqués aux cagots
et aux lépreux : les uns et les autres devaient vivre écartés des personnes
saines, porter un signe particulier; il leur était défendu de marcher
déchaussés dans les rues, d'ester en justice, de porter des armes; ils
étaient exempts des tailles, et les uns comme les autres relevaient de
l'autorité ecclésiastique, au temporel comme au spirituel. Les lépreux
avaient été isolés pour empêcher la contagion; tous ne succombèrent
pas à la terrible maladie. Vivant en communautés, loin des autres hommes,
ils se marièrent entre eux et eurent des enfants, qui, en raison de leur
origine, furent tenus à l'écart de la société pendant plusieurs générations.
Telle est l'origine des ladres, cagots, capots, cacous, gafos, gahets,
agotes, collazos et colliberts, que l'on rencontre avec des dénominations
différentes sur tout le territoire de la France et en Espagne.
(Léon Cadier). |