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William
Edward Burghardt Du Bois (1868–1963) est un sociologue, historien
et militant majeur des droits civiques
aux États-Unis, né le 23 février 1868
à Great Barrington, dans le Massachusetts,
et mort en Accra, au Ghana,
le 27 août 1963. Il est l'un des fondateurs de la NAACP (National Association
for the Advancement of Colored People). Dans son livre The Souls of
Black Folk (1903), il introduit le concept de "double conscience",
qui décrit la manière dont les Afro-Américains perçoivent leur identité
à travers le regard d'une société raciste. Il s'oppose à des approches
plus conciliantes et milite pour une égalité immédiate et complète.
Du Bois grandit dans
une communauté majoritairement blanche et relativement tolérante pour
l'époque. Fils d'Alfred Du Bois, un barbier et travailleur itinérant
d'origine haïtienne et bahaméenne, et de Mary Silvina Burghardt, une
domestique issue d'une famille d'Afro-Américains libres de longue date
dans l'État, il est abandonné par son père alors qu'il n'a que deux
ans. Élevé par sa mère, il est un élève brillant et devient, en 1884,
le premier diplômé afro-américain de son lycée local. Grâce à des
bourses récoltées par sa paroisse, il entre à l'université Fisk Ã
Nashville, dans le Tennessee, en 1885. Ce
séjour dans le Sud le confronte pour la première fois à la réalité
brutale du racisme, des lois Jim Crow et des lynchages.
Après l'obtention
de sa licence à Fisk en 1888, il intègre l'université Harvard, où il
obtient un second bachelor, puis une maîtrise en histoire. En 1892, une
bourse pour l'université de Berlin lui permet
d'étudier auprès des plus grands savants de l'époque, comme l'économiste
Gustav von Schmoller, et d'y rencontrer Max Weber.
Ce séjour en Allemagne est pour lui une révélation, en lui offrant un
espace où il n'est pas considéré comme un "problème" mais comme un
intellectuel à part entière. De retour aux États-Unis, il achève sa
thèse sur la suppression de la traite négrière et devient, en 1895,
le premier Afro-Américain à obtenir un doctorat (Ph.D.) de l'université
Harvard. Sa thèse est publiée l'année suivante sous le titre The
Suppression of the African Slave-trade to the United States of America,
1638-1870.
Sa carrière académique
débute à l'université Wilberforce dans l'Ohio,
où il rencontre et épouse Nina Gomer, l'une de ses étudiantes, en 1896.
La même année, il est recruté par l'université de Pennsylvanie
pour mener une étude sociologique de grande ampleur sur la communauté
noire de Philadelphie. Le résultat
de ce travail minutieux, The Philadelphia Negro publié en 1899,
est une étude de cas pionnière qui utilise des données empiriques pour
réfuter les stéréotypes racistes et démontrer l'impact destructeur
de la ségrégation. En 1897, il rejoint l'université d'Atlanta
pour y enseigner la sociologie, poste qu'il
occupera pendant plus d'une décennie, et y dirigera une série d'études
sur les conditions de vie des Afro-Américains.
C'est à cette époque
que Du Bois s'impose comme la voix intellectuelle la plus puissante de
l'opposition à Booker T. Washington. Ce dernier prônait un compromis
(l'Atlanta Compromise) acceptant la ségrégation sociale en échange
d'une éducation professionnelle et de débouchés économiques pour les
Noirs. Farouchement opposé à cette vision, Du Bois publie en 1903 The
Souls of Black Folk (Les Âmes du peuple noir), un recueil d'essais
qui devient un classique de la littérature afro-américaine.
• The
Souls of Black Folk (1903) déploie son analyse à la fois sur un plan
sociologique, historique et littéraire. L'ouvrage se distingue par sa
forme hybride, mêlant essais, récits autobiographiques et références
musicales aux spirituals afro-américains. Du Bois y introduit le concept
de "double conscience", cette sensation d'avoir toujours un oeil sur soi-même
et l'autre sur la manière dont le monde blanc vous perçoit, et y proclame
que "le problème du XXe siècle est le
problème de la ligne de couleur". Cette dualité produit une expérience
de division intérieure, mais aussi une lucidité particulière sur les
contradictions de la modernité américaine. A la position de Booker T.
Washington, qui prônait une stratégie d'adaptation progressive, Du
Bois oppose une exigence immédiate d'égalité politique et de reconnaissance
des droits. Il développe en parallèle l'idée du "Talented Tenth",
selon laquelle une élite éduquée doit jouer un rôle moteur dans l'émancipation
collective. L'ouvrage propose ainsi une réflexion profonde sur l'identité,
la citoyenneté et les conditions de possibilité d'une véritable démocratie
dans une société marquée par la ségrégation.
En 1905, il fonde avec
d'autres militants le Mouvement Niagara, qui prône une lutte acharnée
pour les droits civiques et politiques complets, en rejetant l'accommodement
prôné par Washington. Le Mouvement Niagara ayant une existence éphémère,
Du Bois est l'un des principaux artisans de la fondation de la National
Association for the Advancement of Colored People (NAACP) en 1909. Il en
devient le seul directeur de recherche afro-américain et, surtout, le
rédacteur en chef de son magazine mensuel, The Crisis, qu'il dirigera
de 1910 Ã 1934. The Crisis devient sous sa plume une tribune d'une
influence considérable, mêlant dénonciations du lynchage et des discriminations,
appels à l'action politique et encouragement des arts et de la culture
noire. Parallèlement, il s'engage dans le mouvement panafricain, participant
aux premiers congrès de 1900 et 1919 pour défendre l'indépendance des
colonies africaines.
Après un conflit
idéologique avec la direction de la NAACP, qu'il juge trop bourgeoise,
il démissionne en 1934 pour retourner enseigner à l'université d'Atlanta.
Il y publie en 1935 ouvrage majeur, Black Reconstruction in America,
une relecture marxiste de la période de la Reconstruction qui bouleverse
l'historiographie officielle en démontrant le rôle actif et positif des
Afro-Américains. Il y affirme notamment la centralité de leur contribution
à la démocratie américaine. En 1940, il
publie Dusk of Dawn, une autobiographie intellectuelle.
• Black
Reconstruction in America (1935) propose une relecture radicale de
la période de la Reconstruction qui suit la guerre
de Sécession. À rebours de l'historiographie dominante de son époque,
qui présentait cette période comme un échec imputable à l'incapacité
politique des anciens esclaves, il met en évidence le rôle actif et déterminant
des Afro-Américains dans la transformation démocratique du pays. Il décrit
notamment l'émancipation comme une forme de "grève générale" des
esclaves, soulignant leur rôle actif dans l'effondrement du système
esclavagiste. L'analyse s'appuie sur des outils proches du marxisme
pour interpréter les alliances et les conflits entre classes sociales,
en montrant comment les élites économiques ont contribué à saboter
les avancées démocratiques afin de préserver leurs intérêts. L'un
des concepts les plus marquants de l'ouvrage est celui de "salaire psychologique
de la blancheur", par lequel Du Bois explique comment les travailleurs
blancs ont été amenés à privilégier le statut supposé leur conferer
la couleur de leur peau au détriment de leurs intérêts économiques
communs avec les travailleurs noirs. Ce livre a profondément renouvelé
l'historiographie américaine en réhabilitant la Reconstruction comme
une expérience démocratique ambitieuse et en mettant en lumière les
mécanismes structurels du racisme.
De retour à la NAACP
entre 1944 et 1948, ses positions de plus en plus radicales et son engagement
en faveur de la paix le placent sous la surveillance du FBI. En 1951, Ã
l'âge de 83 ans, il est inculpé pour être un "agent d'une puissance
étrangère" en raison de ses liens présumés avec des mouvements pacifistes
pro-soviétiques, mais il est finalement acquitté. Profondément déçu
par les États-Unis et la Guerre froide,
il se rapproche du communisme, adhère au Parti communiste américain en
1961 et accepte l'invitation du président Kwame
Nkrumah à s'installer au Ghana. Il y renonce à sa citoyenneté américaine
et se consacre à un projet de longue date, la rédaction d'une Encyclopedia
Africana, qui restera inachevée. W.E.B. Du Bois meurt à Accra en
1963, à l'âge de 95 ans, à la veille de la marche sur Washington où
Martin Luther King Jr. prononce son célèbre discours
I Have a Dream. |
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