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Hans-Georg
Gadamer
est un philosophe né le 11 février 1900
à Marbourg, en Allemagne,
dans une famille de la bourgeoisie académique et Hans-Georg Gadamer sest
mort le 13 mars 2002 Ã la clinique universitaire de Heidelberg,
à l'âge de 102 ans, et repose au cimetière Köpfel de Ziegelhausen.
Son oeuvre a profondément renouvelé la compréhension de l'interprétation,
non comme une technique mais comme l'expérience même de notre rapport
au monde, au langage et à autrui, dans un dialogue incessant entre le
passé et le présent.
Son
père, Johannes Gadamer, est professeur de chimie
pharmaceutique à l'université de Marbourg et deviendra plus tard recteur
de cet établissement. Sa mère, Emma Karoline Johanna Gewiese, meurt du
diabète alors que Hans-Georg n'a que quatre ans, un événement qu'il
considérera plus tard comme ayant influencé son refus de suivre la voie
des sciences naturelles que son père souhaitait pour lui, et son orientation
précoce vers les humanités. Après des études secondaires au lycée
Sainte-Croix de Breslau, il entreprend en 1918 des études supérieures
à l'université de Breslau, où il suit l'enseignement du philosophe néo-kantien
Richard Hönigswald. L'année suivante, il retourne à Marbourg pour étudier
auprès des figures majeures du néo-kantisme,
Paul Natorp et Nicolai Hartmann, et soutient en 1922 une thèse de doctorat
intitulée L'Essence du plaisir dans les dialogues de Platon.
En
1923, un événement décisif bouleverse sa trajectoire intellectuelle
: il se rend à Fribourg pour suivre les
séminaires de Martin Heidegger, alors jeune
professeur dont la pensée phénoménologique et existentielle le marque
profondément. Lorsque Heidegger obtient un poste à Marbourg en 1924,
Gadamer l'y rejoint et devient l'un de ses étudiants les plus proches,
aux côtés de figures comme Leo Strauss, Karl Löwith ou Hannah
Arendt; cette influence heideggérienne, combinée à une solide formation
philologique classique qu'il approfondit sous la direction de Paul Friedländer,
donne à sa pensée son orientation distinctive et l'éloigne définitivement
de ses maîtres néo-kantiens. Il obtient son habilitation en 1928 avec
une dissertation sur l'éthique dialectique de Platon,
publiée en 1931, travail supervisé conjointement par Friedländer et
Heidegger. La même année, il épouse Frida Kratz, dont il divorcera plus
tard, avant de se remarier en 1950 avec Käte Lekebusch.
La
période du national-socialisme constitue un chapitre complexe et controversé
de sa biographie. Contrairement à Heidegger qui adhère au parti nazi
en 1933, Gadamer n'adhère jamais au NSDAP, bien qu'il rejoigne en août
1933 la Ligue nationale-socialiste des enseignants. Il contracte la polio
en 1922, ce qui le dispense du service militaire, et il évite également
l'engagement politique actif, se réfugiant plutôt dans l'étude des classiques.
En 1937, il obtient un poste de professeur extraordinaire à Marbourg,
puis en 1939 une chaire de professeur titulaire à l'université de Leipzig
. Il a été établi que, selon les dossiers du service de sécurité SS,
Gadamer n'était classé ni comme soutien ni comme opposant au régime.
Des accusations ultérieures selon lesquelles il aurait eu des sympathies
nazies ont été réfutées par la plupart des spécialistes, qui soulignent
son maintien de liens d'amitié avec des intellectuels juifs comme Jacob
Klein, qu'il héberge chez lui en 1933 et 1934, ainsi que sa prise de distance
progressive vis-à -vis de Heidegger durant cette période.
Après
la guerre, Gadamer est nommé recteur de l'université de Leipzig en 1946,
après que les forces d'occupation américaines l'aient déclaré non entaché
par le nazisme. En 1947, il quitte la zone soviétique pour accepter un
poste à l'université Goethe de Francfort,
puis succède en 1949 à Karl Jaspers à la chaire
de philosophie de l'université de Heidelberg,
où il restera jusqu'à sa retraite en 1968 et au-delà comme professeur
émérite. C'est à Heidelberg qu'il achève et publie en 1960 son oeuvre
majeure,
Vérité et méthode (Wahrheit und Methode), un
livre dont le titre initial proposé à l'éditeur était Herméneutique
philosophique, suggestion refusée car le terme "herméneutique" était
jugé trop obscur. L'ouvrage connaît un succès considérable, surtout
à partir de sa seconde édition en 1965, et fait de Gadamer le fondateur
de l'herméneutique philosophique comme courant majeur de la philosophie
continentale du XXe
siècle.
•
Vérité
et méthode (1960) constitue une contribution majeure à l'herméneutique
philosophique, c'est-à -dire à la réflexion sur les conditions de possibilité
de la compréhension. Gadamer y propose une critique de l'idéal méthodologique
des sciences modernes, en particulier tel qu'il s'est imposé depuis Descartes
et s'est radicalisé dans les sciences humaines au XIXe
siècle. Son objectif n'est pas de rejeter la méthode
scientifique, mais de montrer qu'elle ne peut pas rendre compte de
toutes les formes de vérité, notamment celles
qui se manifestent dans l'art, l'histoire et le langage. Le point de départ
de Gadamer consiste à interroger l'expérience de la vérité telle qu'elle
se donne en dehors des procédures scientifiques strictes. Il s'appuie
notamment sur l'analyse de l'art, en opposition à la tradition esthétique
issue de Kant, qui tendait à subjectiver le jugement
de goût. Gadamer cherche à restituer à l'oeuvre d'art une dimension
de vérité objective, non pas au sens d'une adéquation conceptuelle,
mais comme événement de dévoilement. L'expérience
esthétique est ainsi comprise comme une participation à un sens qui dépasse
le sujet, et non comme une simple projection de
sentiments.
L'oeuvre agit comme un jeu (Spiel), notion centrale chez Gadamer
: le jeu ne dépend pas du joueur, mais le traverse et l'englobe, ce qui
signifie que le sujet n'est pas maître de l'expérience, mais pris dans
un mouvement de sens qui le dépasse.
Cette
critique de la subjectivité moderne s'étend à la compréhension historique.
Gadamer s'oppose ici à l'herméneutique méthodique de Wilhelm Dilthey,
qui visait à fonder les sciences de l'esprit sur une méthode rigoureuse
analogue à celle des sciences naturelles. Pour Gadamer, la compréhension
historique n'est jamais une reconstruction objective du passé, car elle
est toujours médiatisée par la situation historique de l'interprète.
Il introduit ainsi la notion de conscience de l'effet de l'histoire
(wirkungsgeschichtliches Bewußtsein), selon laquelle nous sommes
toujours déjà inscrits dans une tradition qui conditionne notre manière
de comprendre. Il ne s'agit pas d'un obstacle à surmonter, mais de la
condition même de toute compréhension. Dans cette perspective, Gadamer
réhabilite le concept de préjugé (Vorurteil), habituellement
connoté négativement depuis les Lumières.
Les préjugés ne sont pas nécessairement des erreurs
: ils constituent des anticipations de sens sans lesquelles aucune compréhension
ne serait possible. La tâche de l'interprétation n'est donc pas d'éliminer
tous les préjugés, mais de les mettre à l'épreuve dans le processus
herméneutique. Cette idée s'oppose frontalement à l'idéal d'une connaissance
totalement objective et sans présupposés.
Un
autre concept clé est celui de fusion des horizons (Horizontverschmelzung).
L'horizon
désigne l'ensemble des attentes, des concepts et des significations dans
lesquels un sujet est inscrit. Comprendre un texte ou une oeuvre du passé
ne consiste pas à se transporter purement et simplement dans son contexte
d'origine, mais à opérer une médiation entre l'horizon du passé et
celui du présent. La compréhension est ainsi un processus dynamique,
où les horizons se transforment mutuellement. Cela implique que la vérité
n'est pas fixée une fois pour toutes, mais se constitue dans l'histoire
de ses interprétations. Le langage occupe une
place centrale dans cette philosophie. Gadamer affirme que " l'être qui
peut être compris est langage", ce qui signifie que toute compréhension
se déploie dans et par le langage. Le langage est le milieu dans lequel
le monde devient intelligible. Cette thèse s'inscrit dans le prolongement
de Heidegger, mais elle s'en distingue par une orientation moins ontologique
et plus dialogique. Le modèle fondamental de la compréhension est la
conversation, où le sens émerge dans l'échange et ne peut être réduit
à l'intention d'un seul interlocuteur.
L'herméneutique
gadamérienne a également une dimension critique vis-à -vis de la modernité.
En contestant l'hégémonie de la méthode scientifique, Gadamer ne prône
pas un relativisme absolu, mais une conception
élargie de la rationalité,
qui inclut la tradition, l'autorité et le dialogue. L'autorité, en particulier,
n'est pas simplement une contrainte extérieure, mais peut être reconnue
comme légitime lorsqu'elle se fonde sur une supériorité de compréhension.
Cette position s'oppose à l'idéal des Lumières d'une autonomie totale
du sujet, tout en évitant de sombrer dans un traditionalisme dogmatique.
L'ouvrage propose enfin une redéfinition profonde de la vérité. Celle-ci
n'est plus conçue comme conformité à une méthode ou à des critères
formels, mais comme événement qui advient dans l'expérience herméneutique.
La vérité est inséparable du processus de compréhension, qui est toujours
historique, linguistique et dialogique. En ce sens, Gadamer dépasse l'opposition
classique entre subjectivité et objectivité, en montrant que la compréhension
est une co-appartenance du sujet et du monde.
Après
la publication de Vérité et méthode, Gadamer s'engage dans une
série de débats célèbres qui contribuent à sa notoriété. Le plus
important est celui qui l'oppose à Jürgen Habermas
à partir des années 1960 : Habermas critique l'herméneutique gadamérienne
pour sa supposée naïveté face à la tradition et à l'idéologie, lui
reprochant de manquer d'une instance critique qui permettrait de démasquer
les distorsions systématiques de la communication. Le débat, bien qu'inconcluant,
aboutit à une reconnaissance mutuelle et à une amitié durable. C'est
d'ailleurs Gadamer qui obtient pour Habermas son premier poste de professeur
à Heidelberg. Gadamer tente également un dialogue avec Jacques
Derrida lors d'un colloque à Paris en
1981, mais la rencontre s'avère décevante, les deux penseurs ayant du
mal à trouver un terrain d'entente; Derrida qualifiera plus tard cet échec
de l'un des plus grands débacles de sa vie et exprimera dans l'oraison
funèbre de Gadamer un profond respect philosophique et personnel.
Sa
renommée dépasse largement les frontières de l'Allemagne et de l'Europe.
Dès les années 1970 et 1980, Gadamer effectue de nombreux séjours aux
États-Unis,
où il enseigne comme professeur invité dans plusieurs universités, avec
une présence régulière et prolongée au Boston College. Son influence
s'étend à des penseurs aussi divers que Richard Rorty,
Donald Davidson, John McDowell, Robert Brandom et Charles Taylor, qui reconnaissent
tous une dette à son égard, faisant de son œuvre un pont rare entre
les traditions continentale et analytique. Parmi ses nombreux étudiants
et disciples figurent Gianni Vattimo et Dieter Henrich. Son oeuvre, rassemblée
en dix volumes des Gesammelte Werke qu'il édite lui-même entre 1985 et
1995, comprend outre Vérité et méthode, des études approfondies
sur Platon et Aristote, des essais sur la poésie
(notamment sur Paul Celan, Hölderlin et Rilke),
des réflexions sur l'art, le langage et la philosophie pratique. Sa dernière
activité académique remonte à l'été 2001, à l'âge de 101 ans, lors
d'un symposium annuel sur l'herméneutique organisé par deux de ses anciens
étudiants américains. |
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