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Tristan Tzara

Tristan Tzara (Samuel ou Samy Rosenstock) est un poète né le 16 avril 1896 selon le calendrier julien, ou le 28 avril 1896 dans le calendrier grégorien, à Moinești, une petite ville de la région moldave en Roumanie . Il est issu d'une famille juive roumaine; son père, Filip Rosenstock, et son grand-père sont des entrepreneurs dans le commerce du bois, et sa mère se nomme Emilia Zibalis. En raison des lois discriminatoires du Royaume de Roumanie, la famille n'est pas émancipée et le jeune Samuel ne devient citoyen à part entière qu'après 1918. Il grandit dans un environnement où l'on parle probablement le yiddish comme première langue.

À l'âge de onze ans, il part pour Bucarest afin d'y poursuivre ses études, d'abord dans une pension, puis dans un lycée, peut-être le prestigieux Collège national Saint-Sava ou le lycée Sfântul Gheorghe. C'est dans la capitale roumaine que son destin bascule. En octobre 1912, alors âgé de seulement seize ans, il fonde avec ses amis le poète Ion Vinea et le peintre Marcel Janco une revue littéraire, Simbolul. Cette publication, bien que de courte durée, marque ses débuts sur la scène littéraire sous l'influence du symbolisme, un mouvement qu'il admire via des figures comme le poète roumain Adrian Maniu. Pour signer ses premiers textes, il utilise divers pseudonymes comme S. Samyro ou Tristan Ruia, avant d'adopter celui de Tristan Tzara à partir de 1915, un nom dont la sonorité polyvalente évoque à la fois le français et le roumain ("triste en pays").

Entre 1913 et 1915, il fréquente assidûment ses amis Vinea et Janco, passant des vacances avec eux sur la côte de la mer Noire ou dans la propriété familiale des Rosenstock à Gârceni, où tous trois écrivent des poèmes en dialogue, empreints de thèmes communs. Tzara s'inscrit à l'Université de Bucarest en 1914 pour y suivre des cours de mathématiques et de philosophie, mais sans obtenir de diplôme. À l'automne 1915, il collabore à la revue éphémère Chemarea (L'Appel) de Vinea, où paraissent pour la première fois des poèmes signés Tristan Tzara, marquant son entrée dans l'avant-garde roumaine naissante. La même année, alors que la Roumanie n'est pas encore entrée en guerre mais que le conflit fait rage en Europe, ses parents, peut-être inquiets, l'envoient poursuivre ses études en Suisse, à Zurich, un pays neutre qui devient un refuge pour de nombreux artistes et intellectuels fuyant la guerre.

Installé à Zurich à partir de l'automne 1915, il partage un logement avec son ami Marcel Janco et suit des cours de philosophie à l'université, mais il est rapidement happé par la vie artistique bouillonnante de la ville. Le 5 février 1916, il est l'un des fondateurs, avec Hugo Ball, Emmy Hennings, Jean Arp et ses amis Janco, du Cabaret Voltaire, un lieu de rendez-vous artistique qui deviendra le berceau du mouvement Dada. Le 8 février, selon certaines sources, le mouvement est officiellement nommé "Dada", un mot choisi presque au hasard dans un dictionnaire, dont la simplicité enfantine et le non-sens correspondent parfaitement à l'esprit de révolte contre les valeurs bourgeoises et la civilisation qui a mené à la guerre. Tzara devient très vite l'âme et l'agitateur en chef du mouvement, organisant des soirées chaotiques où se mêlent poèmes simultanés, danses, musique et masques, le tout dans le but de provoquer le public et de dynamiter les conventions artistiques. En 1916, il publie son premier recueil dada, La Première Aventure céleste de Monsieur Antipyrine, suivi en 1918 de Vingt-cinq poèmes. Surtout, il rédige et publie en 1918 le Manifeste Dada 1918, un texte fondateur qui proclame la rupture totale avec la logique, la tradition et le bon goût, prônant la spontanéité comme seule valeur. Parallèlement, il construit un vaste réseau international en diffusant sa revue Dada et en correspondant avec des artistes du monde entier, jetant les bases d'un projet ambitieux et jamais abouti, Dadaglobe.

En janvier 1920, fort de sa notoriété grandissante, Tristan Tzara s'installe à Paris, où l'attendent les jeunes poètes du groupe Littérature : André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault et Paul Éluard, déjà conquis par ses manifestes. Ensemble, ils organisent des manifestations Dada toujours plus provocatrices et scandaleuses, transformant les galas en chahuts mémorables. Cependant, des tensions ne tardent pas à apparaître entre Tzara, fidèle à l'esprit de négation absolue de Dada, et André Breton, qui aspire à donner un sens plus construit et sérieux à la révolte. La rupture est consommée en 1923, lors de la représentation de la pièce de Tzara, Le Coeur à gaz, que Breton et ses amis sabotent en sautant sur scène. Tzara publie ses Sept manifestes Dada en 1924, une manière de clore la période héroïque du mouvement dont l'activité s'éteint progressivement.

Malgré sa brouille les promotteurs du surréalisme, Tzara finit par se rapprocher du mouvement qui succède à Dada sous l'égide de Breton. Dès 1929, il participe aux activités du groupe et publie des fragments de son long poème épique, L'Homme approximatif, en 1931, une oeuvre majeure qui, tout en conservant l'éclatement du langage, explore des territoires plus lyriques et profonds. Il s'essaie aussi à des formes nouvelles, cherchant à concilier les apports de la psychanalyse et du marxisme dans son approche de la poésie, comme dans son Essai sur la situation de la poésie (1931). Cependant, son engagement politique le sépare à nouveau du groupe surréaliste. Profondément antifasciste, il adhère en 1936 au Parti communiste français et s'engage aux côtés des Républicains pendant la guerre d'Espagne, dénonçant la non-intervention des démocraties et se rendant à Madrid assiégée.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Tzara, dont les origines juives et l'engagement politique font de lui une cible pour les nazis, est contraint de vivre dans la clandestinité sous l'Occupation, se réfugiant dans le Lot. Il rejoint la Résistance et participe activement au Comité national des écrivains, animant la lutte intellectuelle dans la zone sud et contribuant aux Lettres françaises clandestines. Après la Libération, naturalisé français en avril 1947, il reste un compagnon de route actif du Parti communiste, mais sa poésie, tout en s'engageant, refuse de se plier au dogme du réalisme socialiste. Des recueils comme La Face intérieure (1953) ou De Mémoire d'homme témoignent de la puissance et de l'indépendance de sa voix.

Les dernières années de sa vie sont marquées par un éloignement progressif du Parti communiste, notamment après la répression de l'insurrection de Budapest en 1956, qu'il condamne. En 1960, il est l'un des signataires du Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie. Homme de lettres et d'engagement, il est aussi un collectionneur d'art passionné, proche de nombreux artistes avec lesquels il collabore pour des livres illustrés, comme Joan Miró ou Pablo Picasso. Tristan Tzara meurt le 24 ou 25 décembre 1963 à Paris, à l'âge de 67 ans, laissant derrière lui une oeuvre poétique considérable et le souvenir d'un homme qui a incarné, avec une énergie et une inventivité rares, l'esprit de révolte et de renouveau du XXe siècle.


 
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Dictionnaire biographique
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