 |
Renée
Vivien
(Pauline Mary Tarn) est une écrivaine
née le 11 juin 1877 à Londres, au sein
d'une famille de la haute bourgeoisie. Son père, John Tarn, est un Britannique
fortuné, et sa mère, Mary Gillet Bennett, est Américaine. Peu après
sa naissance, sa famille s'installe à Paris,
où elle passe une grande partie de son enfance. C'est dans cette ville
qu'elle se lie d'une amitié profonde avec Violette Shillito, une camarade
de classe qui jouera un rôle crucial dans sa vie et son oeuvre. En 1886,
alors qu'elle est scolarisée à Paris, son père meurt subitement. Elle
est renvoyée à Londres, où elle est placée jusqu'à sa majorité
sous la tutelle d'un oncle et soumise à une éducation victorienne qu'elle
exècre. Sa mère tente même de la faire déclarer folle pour mettre la
main sur l'héritage paternel, mais la tentative échoue et Pauline est
protégée par la justice. Ces années d'adolescence, qu'elle passe recluse
et malheureuse, sont marquées par une profonde anglophobie et l'éveil
d'une ambition littéraire précoce, consignée dans un journal intime,
Ma
vie et mes idées, qui témoigne déjà d'une grande érudition et
de la volonté de devenir poète.
Dès qu'elle atteint
sa majorité et entre en possession de son héritage en 1899, Pauline Tarn
fuit l'Angleterre pour réaliser son
rêve : s'installer à Paris et se consacrer à la poésie en français,
la langue qu'elle a adoptée. Elle s'installe dans un luxueux appartement
de l'avenue du Bois-de-Boulogne (actuelle avenue Foch), dont le jardin
japonais devient un refuge d'inspiration. C'est à ce moment qu'elle choisit
le pseudonyme de Renée Vivien, une identité nouvelle pour une vie nouvelle.
Elle y retrouve son amie d'enfance Violette Shillito, qui lui présente
Natalie Clifford Barney, une riche héritière américaine déjà célèbre
pour ses frasques amoureuses dans le Paris saphique. Entre Renée et Natalie
naît une passion amoureuse orageuse et intense, mais les infidélités
multiples de Natalie, adepte de l'amour libre, font souffrir la romantique
et exclusive Renée. Cette relation, bien que brève, est fondatrice et
nourrira une grande partie de son oeuvre à venir.
Au printemps 1901,
un double drame la frappe : Violette Shillito meurt subitement du typhus,
et peu après, Renée met un terme à sa relation destructrice avec Natalie
Barney. Profondément marquée par ces deuils, elle tente même de se suicider.
C'est dans ce contexte de douleur que paraît son premier recueil de poèmes,
Études et préludes, en 1901, signé du pseudonyme encore ambigu R.
Vivien. L'année suivante, elle publie Cendres et poussières, un
recueil imprégné du souvenir de Violette, dont l'obsession pour la fleur
et la couleur violettes devient un motif central et mélancolique dans
son oeuvre.
• Études
et préludes (1901) constitue l'un des premiers recueils majeurs de
Renée Vivien et pose d'emblée les fondements de son univers poétique.
L'ouvrage se caractérise par une forte empreinte symboliste et par une
recherche formelle très maîtrisée, héritée à la fois du Parnasse
et de l'admiration profonde que la poétesse vouait à Sappho. Les poèmes
explorent des thèmes récurrents tels que l'amour idéalisé, le désir
féminin, la solitude et la mélancolie, dans une atmosphère crépusculaire.
L'amour y est présenté comme une expérience à la fois exaltante et
douloureuse, marquée par l'inaccessibilité de l'idéal et par la souffrance
de l'attente. Le langage est raffiné, musical, parfois précieux. Il privilègie
les images délicates, les symboles et les correspondances. Ce recueil
affirme déjà une voix singulière, qui revendique ouvertement une sensibilité
féminine et une expression poétique du désir entre femmes, en rupture
avec les normes morales et littéraires de son époque.
• Cendres et
poussières (1902) accentue la tonalité sombre et désenchantée de
le poésie de Renée Vivien. Le titre annonce une méditation obsédante
sur la fragilité de l'existence, l'échec des passions et la vanité des
espoirs humains. Les poèmes sont traversés par le sentiment de la perte,
de l'usure du temps et de la désillusion amoureuse. L'amour, autrefois
porteur d'idéalisme, apparaît ici comme une source de souffrance irrémédiable,
laissant derrière lui des cendres, métaphore d'un bonheur consumé. La
mort, le néant et le désir d'oubli occupent une place centrale, traduisant
une sensibilité profondément pessimiste. Sur le plan stylistique, le
recueil se distingue par une grande rigueur formelle et une langue épurée,
où chaque image contribue à une atmosphère de lassitude et de recueillement
douloureux. Cette poésie du renoncement révèle une conscience aiguë
de la solitude et de l'inadéquation entre l'idéal rêvé et la réalité
vécue.
En 1902, Renée Vivien
rencontre celle qui deviendra sa compagne stable pour plusieurs années
: la baronne Hélène de Zuylen de Nyevelt, une richissime héritière
de la famille Rothschild, mariée et mère de famille. Leur liaison, forcément
discrète en raison du statut social d'Hélène, apporte à Renée un équilibre
émotionnel et une stabilité propices à sa création littéraire. Ensemble,
elles publient plusieurs romans et recueils de poèmes sous le pseudonyme
collectif de Paule Riversdale, bien que les chercheurs attribuent aujourd'hui
la quasi-totalité de cette production à la plume de Renée Vivien. C'est
à cette époque que son pseudonyme évolue pour devenir définitivement
Renée Vivien, affirmant clairement son identité féminine. En 1903, elle
publie une traduction des poèmes de Sappho, Sapho,
un travail d'érudition qui, combiné à sa propre poésie, lui vaut le
surnom de Sapho 1900. L'année suivante, en 1904, elle fait paraître son
roman autobiographique le plus connu, Une femme m'apparut, qui transpose
de manière à peine voilée sa relation avec Natalie Barney. Son art poétique
atteint son apogée avec la publication en 1906 de À l'heure des mains
jointes, considéré comme son chef-d'oeuvre.
• Une
femme m'apparut (1904) délaisse la poésie pour une prose fortement
lyrique, sans pour autant renoncer à ses thèmes de prédilection de l'autrice.
Le récit prend la forme d'une confession intime, centrée sur une expérience
amoureuse féminine vécue comme une révélation quasi mystique. La figure
de la femme aimée est idéalisée et apparaît comme une incarnation de
l'absolu, à la fois source d'extase et de souffrance. Le roman dépeint
la tension entre le désir charnel et l'aspiration psychologique, entre
la quête de l'idéal et la conscience douloureuse de son impossibilité.
La narration, introspective et fragmentée, privilégie l'analyse des émotions,
des états d'âme et des tourments intérieurs plutôt que l'action. À
travers ce texte, Vivien affirme une vision radicale de l'amour entre femmes,
conçu comme une expérience totale mais vouée à l'échec dans un monde
hostile ou indifférent. L'oeuvre se situe ainsi à la frontière du roman,
du poème en prose et du journal intime.
• À l'heure
des mains jointes (1906) marque une évolution notable vers une poésie
plus intériorisée. Le recueil est dominé par une atmosphère de recueillement,
de prière et de résignation, comme le suggère le titre lui-même. Renée
Vivien y exprime une lassitude profonde face aux passions humaines et une
aspiration au silence, au repos, voire à l'effacement de soi. Les thèmes
de la mort, du renoncement et de la paix intérieure y sont omniprésents,
mais traités avec une douceur grave plutôt qu'avec la violence du désespoir.
L'amour n'est plus exalté ni violemment rejeté; il est envisagé comme
un souvenir douloureux ou comme une tentation à dépasser. La langue devient
plus simple, plus dépouillée, renforçant l'impression de sincérité
et de gravité. Ce recueil peut être lu comme une forme d'aboutissement,
où la poésie se fait murmure et méditation, traduisant le désir d'apaisement
d'une oeuvre profondément marquée par la souffrance et la quête de l'absolu.
Parallèlement à sa
vie avec Hélène de Zuylen, Renée Vivien entretient une correspondance
passionnée et secrète avec Kérimé Turkhan Pacha, une admiratrice turque
mariée à un diplomate, qu'elle rencontre brièvement mais dont elle reste
proche par lettres pendant quatre ans. En 1907, un nouveau coup du destin
la frappe : Hélène de Zuylen la quitte pour une autre femme. Humiliée
et anéantie par cette rupture, puis par le départ de Kérimé pour Saint-Pétersbourg
en 1908, Renée Vivien sombre dans une profonde détresse psychologique.
Elle se réfugie dans l'alcool, le chloral (un hypnotique), et cesse de
s'alimenter correctement, son état de santé mentale et physique se dégradant
rapidement. Son amie et voisine, l'écrivaine Colette,
immortalisera cette période sombre de sa vie dans son livre Le Pur
et l'Impur, décrivant une femme fantomatique, rongée par ses démons.
Lors d'un voyage à Londres en 1908, une nouvelle tentative de suicide
au laudanum échoue, et elle contracte une pleurésie qui l'affaiblit davantage.
De retour à Paris, ses forces la quittent. Atteinte d'une gastrite chronique
due à ses addictions et à la malnutrition, elle meurt le 18 novembre
1909 dans son appartement parisien, à l'âge de seulement 32 ans. La cause
officielle du décès est une congestion pulmonaire, mais sa santé
était irrémédiablement compromise par l'alcoolisme et l'anorexie. Peu
avant sa mort, elle se convertit au catholicisme, comme l'avait fait son
amie Violette des années plus tôt. Elle est inhumée au cimetière de
Passy, dans le quartier où elle a vécu.
L'oeuvre de Renée
Vivien, à la fois abondante et protéiforme, comprend douze recueils de
poésie, plusieurs volumes de prose (romans, nouvelles) et des traductions
des poétesses grecques. Héritière du Parnasse, du symbolisme
et du décadentisme, elle manie avec une grande maîtrise les formes fixes
comme le sonnet et l'hendécasyllabe. Sa poésie,
qualifiée d'autobiographique, aborde les thèmes de l'amour saphique,
de la mort, de la mélancolie et de la quête d'un idéal féminin, en
opposition aux récits androcentriques de son époque. Longtemps éclipsée
par le mythe tragique de sa vie et injustement minorée par une critique
qui voyait en elle une simple imitatrice, Renée Vivien est aujourd'hui
redécouverte comme une voix majeure et novatrice de la littérature de
la Belle Époque, dont l'audace poétique et thématique a ouvert la voie.
Un square public porte son nom dans le Marais à Paris, et le prix Renée-Vivien,
créé en 1935, perpétue sa mémoire en récompensant des recueils de
poésie de langue française. |
|