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La langue arménienne
L'arménien est une langue indo-européenne isolée, mais dans laquelle on reconnaît une origine commune, bien que lointaine, avec le grec et le vieux-perse. Malgré un grand nombre de termes étrangers qui se trouvent dans l'arménien, cette langue a toujours conservé un fonds original très remarquable.  Elle possède deux standards littéraires modernes : l'arménien oriental et l'arménien occidental, issus d'un même ancêtre commun, le gréco-arménien hypothétique, et ayant évolué à partir du vieil arménien (ou arménien classique), fixé au Ve siècle. Ces deux variantes sont mutuellement intelligibles à un degré variable, surtout à l'écrit, mais présentent des différences phonologiques, morphologiques et lexicales importantes.

L'alphabet arménien compte 38 lettres dans sa forme moderne (36 à l'origine, deux ajoutées au Moyen Âge pour transcrire des sons étrangers). Il est phonétique : chaque lettre correspond à un son précis, et l'orthographe est largement régulière. La ponctuation utilise des signes spécifiques, comme le հարցական (՞) pour marquer l'accent tonique dans les dictionnaires ou certains textes pédagogiques, bien que l'accent ne soit pas phonémique dans la langue parlée.

Du point de vue phonologique, l'arménien se distingue par un système consonantique riche et complexe, hérité en partie du proto-indo-européen mais remodelé par des évolutions internes spécifiques. Une particularité majeure est la triplication consonantique : de nombreux sons proto-indo-européens se sont divisés en trois séries distinctes dans l'arménien classique (une série voisée, une série sourde non aspirée, et une série sourde aspirée) phénomène unique parmi les langues indo-européennes. Par exemple, le d proto-indo-européen a pu devenir t, d ou th selon le contexte. Cette triplication a évolué différemment dans les deux standards modernes : en arménien oriental, les sons aspirés sont conservés (comme pʰ, tʰ, kʰ), tandis qu'en arménien occidental, une spirantisation généralisée a transformé les occlusives en fricatives dans certaines positions (par exemple, b devient pʰ en oriental mais p en occidental, et les sons comme d, g deviennent souvent des fricatives ð, ɣ en occidental).

La voyelle /ə/ (schwa) joue un rôle central en arménien oriental, notamment dans la formation des syllabes et la flexion verbale, mais elle est souvent réduite ou absente en arménien occidental. Le système vocalique comporte généralement six voyelles en arménien oriental (/a/, /ɛ/, /ə/, /i/, /ɔ/, /u/) et huit en arménien occidental, qui distingue plus clairement certaines paires comme /ɛ/–/e/ et /ɔ/–/o/.

La morphologie de l'arménien est de type flexionnel, avec une tendance croissante vers l'analytisme dans les formes modernes. Le nom possède sept cas dans l'arménien classique : nominatif, accusatif, génitif, datif, ablatif, instrumental et locatif. Dans les variantes modernes, ce système s'est simplifié : l'arménien oriental en conserve six (le locatif ayant fondu dans le datif ou l'ablatif), tandis que l'occidental en utilise cinq ou six, selon les dialectes. Les noms ne possèdent pas de genre grammatical, ce qui les distingue de nombreuses langues indo-européennes. Le nombre distingue le singulier et le pluriel, marqué généralement par le suffixe -ներ (-ner) en arménien oriental (ex. տուն "maison" → տներ "maisons"), et -էր (-er) en occidental (ex. տուն → տունէր). L'article défini est postposé : il s'ajoute à la fin du nom, sous la forme -ը ou -ն en oriental (selon la position dans la phrase), et -ը/-ն ou -ին en occidental selon le cas. Par exemple, գիրքը (oriental) ou գիրգը (occidental) signifie "le livre". Il n'existe pas d'article indéfini; l'indéfini se marque par le contexte ou par des mots comme մի ( = un).

L'adjectif précède généralement le nom et s'accorde en nombre, mais pas en cas. Il peut être dérivé de noms, de verbes ou d'autres racines par des suffixes productifs comme -ական (-akan, relatif à), -յա (-ya, qualitatif), ou -ոտ (-ot, muni de). Les degrés de comparaison se forment de manière analytique : le comparatif utilise ավելի (aveli, "plus") + adjectif, et le superlatif ամենա (amena, "le plus"). Par exemple : ավելի լավ (= meilleur), ամենալավը ( =le meilleur).

Le pronom personnel distingue trois personnes, deux nombres, et en oriental, un tutoiement/vouvoiement (comme en français) : դու ( = tu) vs. դուք ( = vous). Les pronoms possessifs s'expriment souvent par des préfixes ou des constructions périphrastiques avec le génitif. Les pronoms démonstratifs (սա "ceci", դա "cela") et relatifs (որ "qui/que") sont très fréquents. Le pronom interrogatif ո՞վ ( = qui?) et ի՞նչ ( = quoi?) portent l'accent tonique marqué par le signe ՞.

Le système verbal est particulièrement riche et complexe. Le verbe arménien conjugue selon la personne, le nombre, le temps, l'aspect, le mode (indicatif, conditionnel, optatif, impératif, subjonctif dans le classique) et la voix (active, passive, moyen-réfléchi). Contrairement à de nombreuses langues indo-européennes, l'arménien ne possède pas de voix moyenne morphologique ancienne, mais en a développé des formes analytiques.

Les temps fondamentaux sont formés à partir de thèmes verbaux : un thème présent, un thème aoriste (passé ponctuel), et un thème parfait. L'arménien distingue clairement l'aspect (imperfectif vs. perfectif) plutôt que le temps absolu. Ainsi, le présent peut exprimer une action habituelle, tandis que l'aoriste marque une action achevée, même si elle est récente. Le futur se construit de manière synthétique en arménien oriental avec un préfixe կ- (k-) + présent ou subjonctif (ex. կգրեմ " j'écrirai"), tandis qu'en occidental, il est souvent formé avec le participe présent + verbe auxiliaire պիտի (bidi, " vouloir").

La voix passive se forme de façon différente selon les temps : au présent, elle utilise le suffixe -վ- (-v-) inséré dans la conjugaison (ex. oriental : գրվում է "cela est écrit"), tandis qu'au passé, elle repose souvent sur des participes passés avec l'auxiliaire լինել ( = être).

L'arménien possède également un participe présent actif (-ում en oriental, -եր en occidental), un participe passé passif (-ած / -ած), et un gérondif (-իս), ce qui lui confère une grande souplesse dans la construction de phrases complexes sans recourir à de nombreuses subordonnées.

La syntaxe est globalement de type SOV (sujet-objet-verbe) dans l'arménien classique, mais dans les formes modernes, elle est devenue flexible, souvent SVO à l'oral, surtout sous influence des langues de contact (russe, turc, français). L'ordre des mots sert davantage à exprimer le thème/rhème (information donnée vs. nouvelle) qu'à marquer les fonctions grammaticales, celles-ci étant assurées par les cas. Les compléments directs et indirects sont marqués par le cas accusatif et datif respectivement. Les prépositions sont rares; à leur place, l'arménien utilise des postpositions ou des cas. Par exemple, "dans la maison" se dit տան մեջ (litt. "maison-dans"), ou plus simplement տանը avec le locatif sous-entendu.

La subordination se fait fréquemment avec le mot subordonnant որ (vor), qui introduit aussi bien les propositions relatives que les complétives. Les propositions conditionnelles utilisent des formes spécifiques du conditionnel ou de l'optatif. La négation se marque par la particule չ- (ch-) placée devant le verbe conjugué ou le participe (ex. չգիտեմ "je ne sais pas"), ou ոչ (votch) pour la négation nominale ("non" "aucun").

Enfin, la langue arménienne a une forte capacité de dérivation et de composition. Les préfixes et suffixes sont nombreux et productifs. Par exemple, le préfixe ան- (an-) forme des adjectifs ou noms négatifs (անվախ "sans peur"), le suffixe -ություն (-ut'yun) forme des noms abstraits (ազատություն " liberté"), et -իչ (-ich) forme des noms d'agent (սովորիչ "enseignant").

L'histoire de l'arménien.
La langue arménienne possède une histoire continue documentée de plus de 1600 ans, marquée par une résilience remarquable face aux invasions, aux déplacements de population et aux pressions assimilatrices. Son origine remonte au proto-arménien, qui se serait détaché du tronc indo-européen commun probablement vers le IIIe ou IIe millénaire avant notre ère, peut-être dans la région du Caucase du Sud ou de l'Anatolie orientale. Les linguistes postulent l'existence d'un stade précoce commun appelé  gréco-arménien, en raison de certaines similarités phonétiques et lexicales partagées avec le grec ancien, bien que cette hypothèse demeure débattue. Ce qui est certain, c'est que le proto-arménien a subi une influence profonde du substrat hourrite et urartéen (langues non indo-européennes parlées dans la région avant l'arrivée des Arméniens) ainsi que des emprunts précoces au hittite et à d'autres langues anatoliennes. Plus tard, à partir du Ier millénaire av. JC, le contact avec le perse ancien (puis moyen) introduit des centaines de mots liés à l'administration, à la religion et à la culture, emprunts qui constituent aujourd'hui une couche fondamentale du lexique arménien.

La naissance de la langue arménienne en tant que langue écrite et littéraire remonte au Ve siècle de notre ère, grâce à l'oeuvre du moine et érudit Mesrop Mashtots. Devant l'absence d'alphabet adapté à la phonologie arménienne (les textes religieux étant alors traduits en grec ou en syriaque, ce qui menaçait l'identité culturelle et religieuse du peuple arménien) Mashtots, avec le soutien du catholicos Sahak Partev et du roi Vramshapuh, créa en 405 ap. JC un alphabet original de 36 lettres, conçu pour refléter fidèlement les sons de la langue parlée. Cette invention fut immédiatement suivie d'un vaste mouvement de traduction, principalement de la Bible (achevée vers 410), mais aussi des Pères de l'Église, de textes philosophiques et historiques grecs et syriaques. Ce corpus fondateur, rédigé dans ce qui deviendra le vieil arménien (ou arménien grabar, du mot grabar signifiant langue des lettrés), établit une norme linguistique élevée, riche et stable, qui servira de langue sacrée, littéraire et administrative pendant plus d'un millénaire. Le grabar se caractérise par une syntaxe complexe, un vocabulaire hybride (héritage indo-européen, emprunts iraniens, néologismes calqués sur le grec) et une grammaire très flexionnelle, avec sept cas, trois nombres (singulier, pluriel et duel,  bien que ce dernier tombe vite en désuétude) et un système verbal sophistiqué.

Pendant les siècles suivants, alors que l'Arménie est successivement dominée par les Byzantins, les Arabes, les Seldjoukides, les Mongols et les Ottomans, le grabar reste la langue de l'Église, de la chronique historique et de la poésie savante, mais se détache progressivement de la langue parlée par le peuple. Dès le IXe siècle, des traces de moyen arménien (ou arménien ashkharhabar ancien, littéralement langue du monde) apparaissent dans des documents juridiques, commerciaux et épistolaires. Ce moyen arménien, bien que encore proche du grabar, simplifie la morphologie (réduction du nombre de cas, perte du duel, régularisation des conjugaisons) et intègre davantage de vocabulaire vernaculaire, souvent d'origine persane ou turque. Au XIIe-XIVe siècles, notamment dans le royaume de Cilicie, le moyen arménien devient une langue littéraire pleinement légitime : des oeuvres comme les fables de Vardan Areveltsi, les poèmes épiques ou les textes juridiques du royaume sont rédigés dans cette forme plus accessible. C'est aussi à cette époque que se développe une riche littérature religieuse et mystique, souvent en vers, qui mêle formes classiques et tournures populaires.

La chute du royaume de Cilicie en 1375 et la partition progressive de l'Arménie historique entre l'Empire ottoman et la Perse safavide au XVIe siècle marquent un tournant décisif : la langue arménienne commence à se scinder en deux grandes variétés, selon les zones géographiques et les influences linguistiques dominantes. En Perse et dans les régions orientales (notamment autour d'Erevan, sous domination perse puis russe), l'arménien oriental se développe, fortement influencé par le persan, puis par le russe à partir du XIXe siècle. Dans l'Empire ottoman, principalement en Anatolie occidentale, l'arménien occidental évolue sous l'influence du turc ottoman. Ces deux variétés, bien qu'issues d'un même dialecte médiéval, divergent de plus en plus au fil des siècles, notamment dans la phonologie (spirantisation en occidental, conservation des occlusives aspirées en oriental) et le lexique. Cette séparation s'accentue après le génocide arménien de 1915, qui décime la population arménienne d'Anatolie et provoque une diaspora massive : l'arménien occidental devient la langue des communautés de la diaspora (États-Unis, France, Liban, Argentine, etc.), tandis que l'arménien oriental devient la langue de la République socialiste soviétique d'Arménie, fondée en 1920.

Sous l'ère soviétique, l'arménien oriental est standardisé comme langue officielle, avec une orthographe réformée en 1922 (dite réforme soviétique), qui simplifie certaines graphies du grabar pour les rapprocher de la prononciation moderne (par exemple, suppression de certaines lettres redondantes comme ւ remplacé par վ, ou յ en début de mot). Cette réforme, adoptée en Arménie soviétique, est rejetée par la diaspora occidentale, qui conserve l'orthographe classique (dite  traditionnelle ou mashtots'akan). Parallèlement, le soviétisme impose le russe comme langue de prestige, d'enseignement supérieur et de communication interethnique, ce qui entraîne un emprunt massif de termes techniques, politiques et scientifiques au russe, tout en maintenant l'arménien comme langue de la vie quotidienne, de la littérature et de l'identité nationale. Après l'indépendance de l'Arménie en 1991, la langue arménienne retrouve son statut de langue d'État unique, mais fait face à de nouveaux défis : l'émigration massive (affaiblissant la base de locuteurs), la domination de l'anglais dans les domaines technologiques et économiques, et la crise démographique et linguistique de l'arménien occidental, dont les locuteurs natifs vieillissent sans relève suffisante dans la diaspora.

Aujourd'hui, la langue arménienne existe dans deux standards co-officiels : l'arménien oriental, langue de l'État d'Arménie, de la diaspora iranienne et post-soviétique, et l'arménien occidental, langue culturelle de la diaspora historique, mais classée par l'Unesco comme gravement en danger en raison du vieillissement des locuteurs et de l'assimilation linguistique. Malgré ces défis, la langue arménienne demeure un pilier central de l'identité nationale arménienne, soutenue par une Église apostolique arménienne qui continue d'utiliser le grabar dans sa liturgie, par un système éducatif diasporique (écoles, cours du soir), et par une production littéraire, médiatique et numérique croissante. Des initiatives de revitalisation, notamment en ligne, tentent de reconnecter les jeunes diasporiques à leur héritage linguistique. Par ailleurs, en Arménie, des débats persistants portent sur la l'expurgation du lexique (remplacement des emprunts russes par des néologismes arméniens) et sur la réforme de l'orthographe.

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