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Le kawi
(= vieux-javanais) est une ancienne langue de l'île de Java, où
il est resté la langue littéraire et sacrée. C'est
une langue austronésienne
appartenant au rameau malayo-polynésienn qu'on parlait également à Madura
et à Bali, et qui cessa d'être en usage au XIVe
siècle de notre ère. Elle tire son nom de kawi, mot signifiant
« poète » ou « lettré » en javanais, ce qui souligne son lien étroit
avec la littérature et la culture savante des cours royales. Le kawi n'était
pas une langue parlée du quotidien, mais plutôt une langue écrite, littéraire
et religieuse, comparable au rôle du latin dans l'Europe médiévale.
Son origine remonte
à un stade ancien du javanais, influencé par le sanscrit à la suite
de contacts culturels et religieux avec l'Inde. Cette influence est visible
dans le lexique, la morphologie et la syntaxe : de nombreux termes philosophiques,
religieux ou scientifiques sont empruntés au sanscrit, souvent adaptés
à la phonologie austronésienne. Le kawi s'écrivait avec une adaptation
locale de l'alphabet brahmi, connue sous le nom d'écriture kawi, ancêtre
direct des écritures balinaise et javanaise modernes. Cette écriture,
syllabique et complexe, notait les voyelles inhérentes et utilisait divers
signes diacritiques pour indiquer les consonnes finales et les modifications
vocaliques.
Les textes en kawi
couvrent un large éventail de genres : inscriptions royales, épopées,
traités religieux, poèmes, chroniques et récits mythologiques. Au nombre
des ouvrages de cette littérature, on cite : le Kanda, poème dont
l'original parait être perdu, mais dont il reste une traduction en javanais,
et qui représente la lutte des divinités indiennes avec les divinités
indigènes; le Brata Youdha (la Guerre sainte, ou la Guerre du
malheur), poème de 719 stances de diverses rimes, composé au VIIIe
ou au XIIe siècle par Pouseda, qui en
emprunta le sujet à l'épopée indienne du Mahabharata; le Manek-Maya
(l'Homme), poème où est exposée la cosmogonie des Javanais, d'après
le dogme bouddhique; le Nitisastra, traité de morale du XIIe
ou XIIIe siècle. Ces textes montrent un
raffinement stylistique marqué par des jeux d'assonances, de parallélismes
et de métaphores savantes.
Sur le plan linguistique,
le kawi se situe à mi-chemin entre le proto-malayo-javanais et les langues
modernes comme le javanais, le balinais et le sundanais. Sa grammaire présente
des traces d'un système de particules et d'affixes comparable à celui
du javanais contemporain, mais plus proche de la structure des langues
austronésiennes anciennes. Le système verbal repose surtout sur des dérivations
affixales exprimant la voix, l'aspect ou la transitivité plutôt que
sur la flexion. Le vocabulaire révèle une stratification sociolinguistique,
avec des registres formels et sacrés distincts des usages profanes, phénomène
qui se maintient encore dans le javanais moderne à travers ses niveaux
de langue (ngoko, krama, madya).
La langue kawi a
progressivement décliné à partir du XIVᵉ siècle, parallèlement Ã
l'essor des royaumes musulmans de Java et à la montée du javanais moyen,
plus proche de la langue parlée. Toutefois, son prestige symbolique est
resté considérable. À Bali, elle a continué à être utilisée comme
langue liturgique et érudite jusqu'à l'époque moderne. Aujourd'hui,
le kawi demeure essentiel pour la compréhension des inscriptions anciennes
et des textes fondateurs de la culture javano-balinaise. Il est étudié
par les linguistes, philologues et historiens comme une clé pour retracer
l'évolution culturelle et linguistique de l'Indonésie préislamique. |
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