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L'Orkhon
est la plus longue rivière de Mongolie.
Longue de 1124 kilomètres, elle prend sa source dans les pentes boisées
des monts Khangaï, au cÅoeur du centre du pays, avant de dérouler son
cours vers le nord pour finalement rejoindre la Selenga, un fleuve majeur
qui traverse la frontière russe et se jette dans le lac
Baïkal. Ce parcours draine un vaste bassin de plus de 132 000 kilomètres
carrés, traversant plusieurs provinces, dont celles d'Arkhangaï, de Boulgan
et de Selenga.
L'Orkhon a un débit
moyen de seulement 66 mètres cubes par seconde, mais il connaît des variations
saisonnières marquées. Ses eaux, alimentées par la fonte des neiges
et les pluies estivales, atteignent leur maximum en juillet, avant un long
hiver : de novembre à avril, le fleuve gèle, interrompant la navigation.
Ses principaux affluents sont la rivière Tamir, venant de la gauche, et
surtout la rivière Toula, qui arrose la capitale Oulan-Bator
avant de se jeter dans l'Orkhon par la rive droite.
La rivière a façonné
un paysage d'une richesse naturelle exceptionnelle. Sa vallée est caractérisée
par une steppe arborée, où se mêlent forêts
de pins et de trembles, qui offre un habitat de choix pour une faune variée.
On y trouve des espèces de poissons menacées
comme le taïmen de Sibérie ou l'ombre de Mongolie.
Les zones humides, notamment le delta
qu'il forme avec la Selenga, sont des escales importantes pour des oiseaux
migrateurs menacés, telles que l'oie cygnoïde ou l'outarde barbue. Au
coeur de cet espace naturel, un phénomène géologique spectaculaire attire
les visiteurs : la cascade Oulan Tsoutgalan. Large de dix mètres et haute
de plus de vingt mètres, elle s'est formée voilà quelque 20 000 ans
par l'action combinée d'une coulée volcanique et d'une faille sismique
.
La
vallée de l'Orkhon dans l'histoire mongole.
Le nom de l'Orkhon
résonne comme un fil rouge de l'histoire des peuples nomades des steppes.
Ses rives abritent certains des sites historiques les plus emblématiques
de Mongolie, au point que l'ensemble de la vallée a été inscrit au patrimoine
mondial de l'Unesco. Située au coeur de la Mongolie,
à quelque 320 kilomètres à l'ouest de l'Oulan-Bator actuel, la vallée
de l'Orkhon est considérée comme le siège du pouvoir impérial des steppes
depuis plus de deux millénaires. Son importance est officiellement reconnue
par son inscription au patrimoine mondial de l'Unesco en 2004, qui salue
en cet endroit une illustration exceptionnelle de la manière dont une
culture nomade forte et persistante a pu façonner des réseaux commerciaux
étendus et des centres administratifs, commerciaux, militaires et religieux
d'une grande ampleur.
L'essence même du
pouvoir dans la culture mongole et turque ancienne est intrinsèquement
liée à cette vallée. Selon l'ancienne croyance tengriste, la montagne
sacrée d'Ötüken, située dans cette région, était considérée comme
l'axis mundi, le centre du monde. On croyait qu'une force divine
appelée qut émanait de cette montagne, conférant au khagan le
droit divin de régner sur toutes les tribus. La proclamation gravée sur
les inscriptions de l'Orkhon résume cette croyance avec une force sans
équivalent :
"Si tu restes
dans le pays d'Ötüken et que tu envoies des caravanes, tu n'auras aucun
souci. Si tu restes dans les montagnes d'Ötüken, tu vivras éternellement
en dominant les tribus!".
Ainsi, contrôler l'Orkhon
signifiait posséder la légitimité suprême, ce qui explique pourquoi
les capitales des grands empires successifs s'y sont toutes implantées,
de l'empire turk aux Mongols en passant
par les Ouïghours.
Le site conserve
des vestiges monumentaux qui jalonnent cette histoire impériale. Les plus
anciens et peut-être les plus célèbres sont les inscriptions de l'Orkhon,
deux stèles funéraires érigées au début du VIIIe
siècle en l'honneur des princes turcs Kul Tigin et de son frère, le khagan
Bilge. Découvertes en 1889 et déchiffrées en 1893, ces inscriptions
sont les plus anciens témoignages connus d'une langue
turque écrite. Rédigées en alphabet de l'Orkhon (ou runes turques)
et en chinois, elles relatent les origines
légendaires des Turks, leur âge d'or, leur
soumission à la dynastie Tang, puis leur libération.
Avant leur déchiffrement, l'écriture turque ancienne restait une énigme,
et ces monuments ont fourni la clé pour comprendre cette écriture et
l'histoire de ces peuples. Au-delà de leur valeur linguistique, ces inscriptions
offrent un récit épique empreint d'une fière identité nomade, mettant
en garde contre les influences sédentaires :
"Les seigneurs
turcs abandonnèrent leurs noms turcs et, portant les noms chinois des
seigneurs chinois, ils obéirent à l'empereur chinois et le servirent
pendant cinquante ans".
La vallée fut également
le centre urbain des empires ouïghour et mongol. On y trouve les ruines
de Karabalgasun (Ordu-Baliq), la capitale du Khaganat ouïghour (VIIIe-IXe
siècle), une vaste cité fortifiée de 50 kilomètres carrés. Plus tard,
au XIIIe siècle, Gengis Khan y établit
un campement semi-permanent, avant que son fils Ögedei n'ordonne en 1235
la construction de la capitale de l'empire mongol, Karakorum. Bien que
modeste en taille (environ 10 000 habitants), Karakorum était une métropole
cosmopolite où cohabitaient Mongols, Persans, Chinois, Arméniens et artisans
européens, attirés par la tolérance religieuse et les routes de la soie.
Le palais d'Ögedei, avec son fameux arbre en argent crachant des boissons
alcoolisées, symbolisait la richesse et la puissance d'un empire qui s'étendait
alors jusqu'à l'Europe de l'Est. Même après le déplacement de la capitale
à Khanbalik (Pékin) par Kubilai Khan, Karakorum
conserva un statut idéologique et symbolique puissant, servant de dernière
capitale à la dynastie Yuan du Nord. Les explorateurs
russes, comme Pierre Kozlov, y ont également mis au jour des tombes impériales
de l'empire des Xiongnu, que l'on rapproche des Huns,
bien avant notre ère.
Cette continuité
historique et culturelle se manifeste aussi dans la pérennité du mode
de vie nomade. L'Unesco souligne que la culture du pastoralisme nomade,
qui a sous-tendu tout le développement de la vallée durant les deux derniers
millénaires, est toujours une partie vénérée et centrale de la société
mongole, considérée comme une façon "noble" de vivre en harmonie avec
le paysage. Aujourd'hui, cette symbiose entre les humains et la nature
est encore palpable. De plus, le bouddhisme,
qui s'est imposé en Mongolie, trouve ses racines dans ce paysage sacré.
Le monastère d'Erdene Zuu, construit en 1586 sur les ruines même de Karakorum,
est le plus ancien monastère bouddhiste de Mongolie. Non loin de là ,
l'ermitage de Tuvkhun, perché sur une montagne, témoigne du développement
d'une forme mongole particulière du bouddhisme.
L'Orkhon est aussi
un lieu de mémoire et de fierté identitaire. Les inscriptions de Bilge
Khagan sont des textes fondateurs qui racontent la résurrection du peuple
turc, son unité retrouvée et sa souveraineté :
"J'ai ramené
le peuple mourant à la vie; pour le peuple nu, j'ai trouvé des vêtements
; le peuple pauvre, je l'ai rendu riche".
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