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Jerry Fodor

Jerry Alan Fodor est un philosophe le 22 avril 1935 à New York, dans une famille juive de la classe moyenne. Il est mort le 29 novembre 2017 à son domicile de Manhattan, à l'âge de 82 ans, des suites de la maladie de Parkinson, laissant derrière lui une oeuvre qui a fondamentalement remodelé la philosophie de l'esprit et posé les jalons du programme de recherche en sciences cognitives pour des décennies à venir.

Après des études secondaires, il entre à l'université Columbia, où il obtient son diplôme summa cum laude en 1956; il y rédige un mémoire de fin d'études sur Søren Kierkegaard et suit l'enseignement du philosophe Sidney Morgenbesser, dont l'influence sur sa formation est déterminante. Il poursuit son parcours à l'université de Princeton, où il prépare un doctorat sous la direction de Hilary Putnam, l'un des philosophes américains les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle, et soutient sa thèse en 1960, intitulée The Uses of 'Use': A Study in the Philosophy of Language.

• The Uses of "Use" : A Study in the Philosophy of Language (1960), thèse soutenue par Fodor à Princeton, s'inscrit dans le contexte dominé par la philosophie analytique du langage et les héritages de Ludwig Wittgenstein. Le titre même indique un problème précis : clarifier ce que signifie dire qu'un mot "a un usage" et comment cette notion intervient dans l'analyse du sens. La philosophie du langage ordinaire avait tendance à identifier la signification d'un terme à son usage dans des pratiques linguistiques; Fodor examine cette thèse en en testant la cohérence conceptuelle. L'enjeu consiste à déterminer si la notion d'usage peut jouer un rôle explicatif rigoureux ou si elle reste trop vague pour soutenir une théorie du sens. Ce travail s'apparente à une enquête critique : Fodor y analyse les ambiguïtés du terme use, notamment son oscillation entre description empirique (comment les mots sont effectivement employés) et fonction normative (comment ils doivent être employés correctement). Il met en évidence que l'appel à l'usage ne suffit pas à rendre compte de la structure logique du langage, ni de la relation entre langage et pensée. Derrière cette critique se profile déjà une orientation anti-behavioriste : expliquer le langage uniquement par des pratiques observables risque d'ignorer les structures internes qui rendent ces pratiques possibles. Même si la thèse reste encore éloignée de ses positions ultérieures, elle prépare le terrain pour un déplacement vers une conception mentaliste et représentationnelle du langage.
Sa carrière académique débute immédiatement après l'obtention de son doctorat, en 1959, lorsqu'il est nommé instructeur puis professeur assistant au Massachusetts Institute of Technology (MIT), où il demeure jusqu'en 1986. Au MIT, il se trouve plongé dans un environnement intellectuel exceptionnellement fertile, aux côtés du linguiste Noam Chomsky, dont les travaux sur la grammaire générative et l'innéisme du langage exercent sur lui une influence profonde et durable. Fodor collabore également étroitement avec des psychologues et des linguistes tels que Zenon Pylyshyn, Jerrold Katz, Merrill Garrett et Thomas Bever, dans une approche véritablement interdisciplinaire qui le conduit à publier de nombreux articles en collaboration. C'est au cours de ces années au MIT qu'il élabore les thèses centrales qui feront de lui l'un des philosophes de l'esprit les plus importants de sa génération, renversant la tendance behavioriste et wittgensteinienne qui dominait alors la philosophie de l'esprit.

En 1986, après vingt-sept années passées au MIT, Fodor rejoint la City University of New York (CUNY) Graduate Center comme professeur titulaire, mais ce séjour est bref puisque dès 1988, il est recruté par l'université Rutgers, dans le New Jersey, où il est nommé State of New Jersey Professor of Philosophy. Son arrivée à Rutgers, à l'initiative d'un groupe de jeunes philosophes dont Ernest Lepore et Brian McLaughlin, avec le soutien du président Edward Bloustein, transforme immédiatement le département de philosophie, le propulsant au premier plan national et international. Fodor y fonde également le Rutgers University Center for Cognitive Science, qui devient un lieu de convergence interdisciplinaire majeur, attirant des chercheurs venus de l'informatique, de la linguistique, de la psychologie et de la philosophie. Il enseigne à Rutgers jusqu'à sa retraite en 2016, et l'université le nomme professeur émérite.

La contribution philosophique de Fodor est immense et s'articule autour d'un projet unificateur : défendre le caractère scientifique et computationnel de l'esprit. Son ouvrage fondateur, The Language of Thought (1975), pose la thèse que les états mentaux intentionnels comme les croyances et les désirs sont des relations entre un individu et des représentations mentales internes, et que ces représentations forment un système symbolique inné, le "mentalais" (mentalese) ou langage de la pensée, doté d'une syntaxe comparable à celle d'un langage naturel. Ce langage de la pensée n'est pas une métaphore, mais une réalité cérébrale : les processus mentaux consistent en des opérations computationnelles effectuées sur la syntaxe de ces représentations, une position que Fodor qualifie de fonctionnalisme et qui s'oppose aussi bien au behaviorisme radical de B.F. Skinner qu'au physicalisme réductionniste. Pour illustrer cette théorie, Fodor utilise la métaphore des "boîtes à attitudes propositionnelles" : croire que le réservoir d'essence est vide, c'est placer le symbole mental correspondant dans la boîte des croyances, tandis que désirer qu'il soit plein, c'est placer ce symbole dans la boîte des désirs, la combinaison des deux déclenchant l'action appropriée.

• The Language of Thought (1975) élabore ce que Fodor appelle la "théorie représentationnelle de l'esprit" L'idée centrale est que les états mentaux (croyances, désirs, intentions) ne peuvent être expliqués que comme des relations à des représentations internes structurées. The Language of Thought défend ainsi l'hypothèse selon laquelle penser consiste à manipuler des symboles dans un système interne analogue à un langage, souvent appelé "mentalese". L'argumentation repose sur plusieurs propriétés formelles de la pensée. Fodor insiste d'abord sur la productivité : avec un nombre fini de concepts, nous pouvons former une infinité de pensées. Ensuite sur la systématicité : la capacité de comprendre certaines propositions est corrélée à la capacité d'en comprendre d'autres structurées de manière analogue. Ces phénomènes suggèrent que les pensées possèdent une structure combinatoire analogue à celle des phrases d'une langue, avec une syntaxe et une sémantique compositionnelle. À partir de là, Fodor soutient que les processus cognitifs doivent être conçus comme des opérations computationnelles sur ces représentations symboliques. Cette thèse s'inscrit dans le programme plus large du cognitivisme, inspiré notamment par Noam Chomsky et par le modèle computationnel issu de l'informatique : la cognition est un traitement d'information, et ce traitement requiert un code interne structuré. Un autre aspect décisif du livre concerne la critique des alternatives. Fodor rejette à la fois le behaviorisme (qui nie la réalité explicative des états mentaux internes) et certaines formes de réductionnisme linguistique (qui assimilent pensée et langage naturel). Contre ces positions, il affirme que le langage public (anglais, français, etc.) n'est qu'une externalisation de processus mentaux plus fondamentaux. Il introduit également une distinction entre systèmes modulaires (comme la perception ou le langage) et des processus centraux plus globaux, anticipant sa théorie ultérieure de la modularité de l'esprit. The Language of Thought a une portée méthodologique importante : il propose un cadre unifié pour la psychologie cognitive, fondé sur l'idée que les explications scientifiques du comportement passent par des états mentaux dotés de contenu et structurés symboliquement. Cette approche a profondément influencé la philosophie de l'esprit et les sciences cognitives, en contribuant à remplacer les paradigmes behavioristes par une conception computationnelle de la cognition.
Dans The Modularity of Mind (1983), Fodor développe une autre thèse majeure : l'esprit n'est pas un système unitaire, mais se compose de modules spécialisés, des "organes mentaux" relativement indépendants les uns des autres et du système central de traitement. Ces modules, qui concernent les processus perceptifs et linguistiques, sont caractérisés par leur spécificité de domaine et leur encapsulation informationnelle : ils traitent des types d'informations très spécifiques sans être influencés par les croyances générales du sujet, ce qui permet de rendre compte de l'automaticité et de la rapidité de certains processus cognitifs. Fodor insiste toutefois sur le fait que l'esprit n'est pas "massivement modulaire" : le traitement central, qui opère des inférences globales et abductives, ne peut être réduit à une architecture modulaire, et c'est précisément cette partie centrale qui pose le problème majeur du "problème du cadre" (frame problem) pour la théorie computationnelle de l'esprit. Cette position le met en désaccord avec certains de ses anciens collègues et disciples, comme Steven Pinker ou Henry Plotkin, qui étendent la modularité à l'ensemble de l'esprit, une évolution que Fodor critique avec une ironie mordante.

Un troisième volet de son oeuvre concerne la question de la psychosémantique : comment les symboles du langage de la pensée acquièrent-ils leur contenu, c'est-à-dire leur capacité à référer à des objets et à des propriétés du monde extérieur? Dans Psychosemantics (1987) et A Theory of Content and Other Essays (1990), Fodor développe une théorie causale de la référence, selon laquelle un symbole mental représente une propriété si et seulement si les occurrences de cette propriété causent, dans des conditions optimales, l'occurrence du symbole. Cette théorie s'accompagne d'une critique vigoureuse de l'holisme sémantique, selon lequel le contenu d'une représentation dépend de l'ensemble de ses relations inférentielles avec d'autres représentations, une position que Fodor juge incompatible avec la possibilité même d'une science cognitive. Il défend au contraire un atomisme des concepts, thèse qu'il expose dans Concepts: Where Cognitive Science Went Wrong (1998), issu des prestigieuses John Locke Lectures qu'il donne à Oxford en 1996.

• Psychosemantics: The Problem of Meaning in the Philosophy of Mind (1987) approfondit et systématise le programme esquissé dans The Language of Thought, en s'attaquant à une difficulté majeure : comment naturaliser le contenu des états mentaux, c'est-à-dire expliquer de manière scientifique et non circulaire ce que signifient les représentations internes. L'enjeu est de concilier deux exigences : préserver une conception intentionnelle des états mentaux (les pensées portent sur des objets, des propriétés, des états de choses) tout en les intégrant dans une ontologie naturaliste compatible avec les sciences empiriques. Fodor y développe sa théorie dite de la "dépendance asymétrique", conçue pour rendre compte de la référence mentale. L'idée générale est que les erreurs de représentation (par exemple, prendre une vache pour un cheval) dépendent causalement de cas corrects (percevoir effectivement un cheval), mais pas l'inverse. Cette asymétrie permettrait d'ancrer la signification dans des relations causales nomologiques entre le monde et les états internes, sans réduire la sémantique à de simples corrélations statistiques. Le projet vise ainsi à dépasser les difficultés du fonctionnalisme pur et des théories informationnelles naïves, en introduisant une structure explicative plus fine des liens entre monde et esprit.

• A Theory of Content and Other Essays (1990) poursuit les analyses de Fodor en rassemblant plusieurs textes qui explorent les implications et les limites de la psychosémantique. Il y examine notamment les relations entre contenu mental et lois psychologiques, ainsi que les tensions entre explication intentionnelle et explication physique. Un point central concerne la question de savoir si les généralisations en psychologie peuvent être strictement légales ou si elles restent ceteris paribus, c'est-à-dire valables seulement toutes choses égales par ailleurs. Fodor défend l'idée que les sciences spéciales, comme la psychologie, possèdent une autonomie relative par rapport à la physique, en vertu de leurs propres catégories explicatives. Il critique en particulier les formes de réductionnisme qui voudraient éliminer le vocabulaire mental au profit d'une description neurophysiologique, en soutenant que les propriétés intentionnelles sont indispensables à l'explication du comportement.

• Concepts: Where Cognitive Science Went Wrong (1998) adopte un ton nettement plus critique vis-à-vis du cognitivisme dominant, y compris certaines de ses propres hypothèses antérieures. L'ouvrage s'attaque frontalement aux théories conceptuelles issues de la psychologie cognitive, notamment celles qui analysent les concepts en termes de prototypes, de stéréotypes ou de rôles inférentiels. Fodor avance que ces approches échouent à rendre compte de la stabilité et de la compositionalité des concepts. Selon lui, la plupart des concepts lexicaux (comme chat, eau, démocratie) sont atomiques, c'est-à-dire qu'ils ne possèdent pas de structure définitionnelle interne analysable en traits plus simples. Cette thèse de l'atomisme conceptuel a des conséquences radicales. Elle implique que la signification des concepts ne peut pas être expliquée par leur rôle dans un réseau d'inférences ou par des régularités statistiques d'usage. Fodor revient alors à une forme de réalisme sémantique où les concepts sont des symboles primitifs dont la référence est fixée par des relations causales au monde, prolongeant ainsi certaines idées de Psychosemantics. L'ouvrage est aussi marqué par un certain pessimisme méthodologique : Fodor suggère que la science cognitive s'est engagée dans une voie erronée en cherchant à "analyser" les concepts, alors que leur nature pourrait être fondamentalement irréductible.

Tout au long de sa carrière, Fodor se distingue par un style philosophique incisif, provocateur et volontiers polémique, n'hésitant pas à prendre position contre les consensus établis. Il critique sévèrement les théories darwiniennes de la sélection naturelle, qu'il juge mal fondées, allant jusqu'à co-écrire avec le biologiste Massimo Piattelli-Palmarini un ouvrage intitulé What Darwin Got Wrong (2010). Il s'oppose également à l'instrumentalisme de Daniel Dennett, qu'il accuse de vouloir sauver la psychologie du sens commun sans en assumer les engagements ontologiques envers les représentations mentales réelles. Malgré ces désaccords, ou peut-être à cause d'eux, ses adversaires intellectuels reconnaissent unanimement sa contribution : Daniel Dennett déclare lors d'une cérémonie commémorative que Fodor "a fait ressortir le meilleur de chacun", et Noam Chomsky salue "le flot sans fin de nouvelles idées, dont certaines étaient si scandaleuses qu'elles ne pouvaient pas être vraies (sauf quand elles l'étaient, et qu'elles remodelaient à nouveau les disciplines qu'il avait contribué à créer)".
• What Darwin Got Wrong (2010), coécrit par Massimo Piattelli-Palmarini et Jerry Fodor élargit la critique de ce-dernier à la théorie de l'évolution par sélection naturelle telle qu'elle est couramment interprétée. L'argument principal ne consiste pas à rejeter l'évolution en tant que fait, mais à contester la capacité explicative du concept de sélection naturelle. Fodor soutient que la sélection naturelle ne peut pas, à elle seule, expliquer pourquoi certains traits sont sélectionnés plutôt que d'autres, en raison d'un problème d'individuation des propriétés. Par exemple, si un organisme possède plusieurs traits corrélés, la théorie aurait du mal à déterminer lequel est véritablement sélectionné. Cette critique s'appuie sur une analyse philosophique des explications causales et des lois scientifiques. Fodor et Piattelli-Palmarini affirment que la sélection naturelle manque de la structure contrefactuelle nécessaire pour fonctionner comme une véritable loi explicative. Ils opposent à la vision adaptationniste dominante une conception plus contrainte de l'explication biologique, insistant sur le rôle des structures internes, des contraintes développementales et des lois de la forme. La thèse défendue par l'ouvrage a suscité de nombreuses critiques, notamment de la part de biologistes évolutionnistes qui y voient une incompréhension du fonctionnement réel des modèles darwiniens.
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